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Plumes naturalistes ... Printemps 2010
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Quelques
bulles de petits bonheurs…
Virelles,
samedi 20 mars. L’hiver se prépare à passer le relais
en fermant sa porte dans l’humidité et la douceur. En silence,
le petit peuple des sous-bois s’apprête à une grande traversée
nocturne. Un parcours semé d’embûches déjà difficiles à franchir
quand on est seul… Un voyage encore plus dangereux pour la
femelle qui porte souvent en guise de sac à dos un encombrant
prétendant… Les grenouilles rousses ont déjà rejoint l’étang ;
c’est donc maintenant au tour des crapauds de se lancer. Dès
19h30, le signal du départ est donné. Ils surgissent de partout,
franchissant dans les feuilles mortes les quelques derniers
mètres de sous-bois, marchant et bondissant sur l’accotement,
bientôt prêts à braver tous les dangers. Les plus chanceux
reçoivent un petit coup de pouce qui les transporte comme par
magie de l’autre côté de la route. Ce soir, près de 600 crapauds
et 40 tritons sont ainsi aidés. Il ne leur reste plus qu’à ne
pas se faire manger…
Le lendemain, le printemps nous tire la tête dans la grisaille
et la bruine. Je comprends vite qu’il me faudra renoncer à mes
premières hirondelles de l’année. Michel est plus chanceux que
moi. Au Vivy des Bois, sa route croise celle, tout à fait
improbable, de la huppe fasciée. Je devrai me contenter de
quelques dizaines d’étourneaux et de litornes, d’une poignée de
grives mauvis, du chant de l’alouette et du vol de parade du
pipit farlouse. La huppe s’est fait la belle. Mais où sont donc
pouillots véloces et rougequeues noirs ? 2010 prend du retard !
Mardi, mercredi, jeudi… Le soleil et la douceur donnent un coup
d’accélérateur. Impossible de résister à cet appel… Sortir et
tendre l’oreille pour ne rien rater… A Virelles, en fin de
journée, l’eau se fait miroir quand le vent s’est endormi. Il se
dégage de l’étang une impression de calme qui arrive encore à
m’émerveiller et me bouleverser, même après autant d’années. Et
je m’en étonne à chaque fois… Le site offre ses contrastes,
entre rythme parfois trépidant de la journée et apaisement du
jour tombant, le tout dans un équilibre subtil. L’endroit,
incroyablement beau, nous distille 1001 surprises. Je ne peux
m’empêcher d’être profondément touchée…
Et les surprises vont en effet s’enchaîner. Oui, ils sont bien
là… Oui, ils sont de retour ! Vision fugace d’un battement
d’ailes dans la longue-vue… Cet oiseau, j’ai la bonne intuition
de ne pas le laisser ainsi s’échapper… Une première hirondelle
rustique ! Un rien plus tard, cinq autres moucheronnent
furtivement à la surface de l’eau avant de s’éclipser. En fin de
semaine, elles seront comptées par dizaines ! Dans le lierre et
les résineux, ils sont chaque jour un peu plus nombreux et leur
chant s’en échappe en crescendo…Ce sont les roitelets à triple
bandeau. Les pouillots véloces, eux aussi ne cessent de
s’époumoner alors qu’il y a quelques jours, il fallait
attentivement les chercher. Les rougequeues noirs, tout juste
rentrés, jouent à chat perché dans la plaine de jeux. Deux
femelles et un mâle ne cessent d’y sautiller…
La végétation n’est pas en reste : jeunes feuilles du gouet
tacheté et de l’iris, premières fleurs jaunes du cornouiller, du
tussilage et de la jonquille. Premier papillon, avec du jaune
encore, pour le citron. Dans l’aulnaie, à l’ouest de la grande
roselière, les eaux noires des marais sont animées de curieux
bouillonnements. Aucun mystère là-dessous… Des dizaines de
grenouilles rousses tentent de fuir à mon approche. La manœuvre,
rendue difficile par leur grand nombre, provoque la formation de
ces étonnants remous. Aux jumelles, ce spectacle est tout ce
qu’il y a de plus fascinant. Je n’ai jamais assisté à une telle
scène. Leurs œufs s’étendent en paquets nombreux. Soudain, un
pic mar marque lui aussi son agacement par rapport à ce
dérangement.
Jeudi, un autre petit nouveau fait son apparition aussi bien au
nord qu’au sud de l’étang. C’est au tour du pouillot fitis de
rejoindre les chants. Puis il y a les habitués, qui s’en donnent
aussi à cœur joie : mésanges, troglodytes, rougegorges,
grimpereaux, sittelles, grives musiciennes… Du côté de l’étang,
il me reste cependant des absents : chevaliers guignette et
gambette, petit gravelot, avocette, sarcelle d’été… Encore
faut-il être là tout juste au bon moment. Et avoir l’œil ! Et
l’oreille ! Sans quoi, il y a une semaine, je n’aurais jamais
repéré ce courlis cendré qui ne faisait que passer…
Mais le plan d’eau réserve aussi ses surprises, tadornes de
Belon, grèbes à cou noir ou garrots à œil d’or… et ses jolis
tableaux. Incroyable entrée en scène d’une vingtaines de grandes
aigrettes, s’échappant toutes ensemble au même instant de
l’estuaire du Ry Nicolas, pour soudain rejoindre l’étang. Quoi
de plus joli le soir que ce nuage blanc ?
Etonnamment, le mot de la fin ne revient pas à une boule de
plumes… mais bien au propriétaire de deux longues oreilles
bordées de noir, qui dépassent du repas qu’il est en train de
grignoter. Je suis surprise de le rencontrer là et de croiser
son regard brun doré cerné de poils clairs. Je veille à ne pas
effrayer ce lièvre pour ne pas que sa course s’arrête
brusquement sur la route. Les journées se terminent ainsi par
ces bulles de petits bonheurs, aussi grisantes et pétillantes
que celles du Champagne. A consommer… sans aucune modération !
Anne
PS : Lundi 29 mars, 11 avocettes posées sur les flots et
2 sarcelle d’été. Deux jours plus tard, un busard des roseaux
femelle. Au bon endroit, au bon moment…
Plumes
naturalistes...

Par les pouvoirs de
Millepertuis !
Dimanche
18 avril, 4h30… Gaël, mon petit d’homme, affirme
toujours qu’il dort comme la pierre. Effectivement, ce matin, il
tente de s’accrocher à un profond sommeil. La mise en route est
un peu lente mais la perspective d’embarquer avec Millepertuis
pour une aube sauvage le réjouit. Millepertuis ? Le monde des
grands la connaît sous le prénom d’Emilie et ses collègues de
l’Aquascope l’appellent souvent Mil. Mais pour lui, le petit,
elle reste Millepertuis, la gentille « sorcière-jardinière »,
qui lui a révélé, il y a quelques années déjà, les moindres
secrets des plantes sauvages. « Millepertuis, Millepertous… »
ainsi commençait le pacte des apprentis sorciers, qui
promettaient de ne rien divulguer.
Dans la nuit noire, sous la grande ourse, certains oiseaux se
montrent déjà bavards et la température proche de zéro ne freine
pas leur ardeur. Le concert débute avec la grive musicienne et
son cousin le merle noir. L’étang laisse s’échapper les premiers
cris de foulques et dans les buissons, tous commencent à
s’éveiller : mésanges charbonnière, bleue et nonnette… Cris fins
et aigus du rougegorge… Fauvette à tête noire, très en voix ces
derniers temps… Les premières lueurs du jour sont accueillies
par les joyeux trilles du troglodyte mignon.
Les pouvoirs de Millepertuis lui ont permis d’apprivoiser et
d’assoupir le grand vent qui nous étourdissait… et nous
refroidissait depuis plus d’une semaine. Enfin le retour de la
douceur ! La petite troupe embarque prudemment à bord du grand
rabaska. Nous nous laissons glisser sur le miroir couvert de
brume, d’où émergent, comme par magie, de géantes touffes de
roseaux. Ah, ce clapotis des pagaies fendant l’eau…
Quelques bernaches claironnent au loin et sur l’Ile aux lapins,
trois ouettes manifestent leur mécontentement à grands renforts
de cris et de contorsions du cou. Quel raffut sur ce domaine qui
devrait être réservé aux petits « coureurs grappilleurs »… ceux
qui pourchassent sans cesse les insectes parmi les cailloux de
schiste. Vont-elles un jour laisser en paix chevaliers
guignettes, bergeronnettes grises et petits gravelots ? Pour ces
derniers, une tonne de graviers, tout frais, tout neufs, vient
d’y être déposée, formant une piste d’atterrissage et de
nidification de première classe, qui ne semble pas les laisser
indifférents.
Nous
provoquons les premiers envols de canards et de vanneaux huppés
et percevons au loin le chant du coucou. Première fois, cette
année, que je l’entends de manière si répétée. Deux grèbes
huppés s’éloignent lentement, manifestement peu impressionnés
par ce long vaisseau qui glisse doucement sur l’eau. Nous
approchons de la grande roselière et sommes survolés par un trio
de fuligules milouins. Leurs cancanements sont soudain dominés
par le décollage bruyant de deux bernaches.
Le canoë poursuit paisiblement sa route en se laissant guider
par le rideau de roseaux. Parmi les tiges mortes, une fauvette
aquatique pousse la chansonnette en alternant notes grinçantes,
sifflements et imitations. Voici la première rousserolle
effarvatte de l’année. Le bruant des roseaux, lui, est bien plus
discret, limitant ses interventions à quelques appels aigus, «
siu – siu ». Dans les prés lointains, c’est le coq faisan qui
émet son cri de ralliement, « co-coq », suivi de brusques
battements d’ailes, dont le vrombissement parvient jusqu’à nous.
Et puis il y a ce gentil petit rire moqueur que j’aime tant,
celui du grèbe castagneux, qui ne daigne pourtant pas se
montrer. Voilà peut-être ce qui le fait autant ricaner…
Notre embarcation se fraie un chemin parmi les nouveaux îlots,
créés cet hiver au nord de l’étang. La roselière s’est offert
une cure de jouvence : étrépage, creusement de mares et de
chenaux. Le tout a déjà l’air de plaire à pas mal d’oiseaux.
Canards souchets et sarcelles d’hiver tenteraient bien d’y
nicher. Les vanneaux huppés s’y montrent tout
ce
qu’il y a de plus territoriaux, multipliant les cris et les
acrobaties aériennes. De nombreux limicoles s’y sentent chez eux
et y enchainent les apparitions : chevaliers arlequin et
gambette, bécassine des marais et bécasseau variable.
Aujourd’hui, l’endroit accueille trois chevaliers aboyeurs, dont
je reconnais sans peine les cris, « tchow-tchow-tchow », mais
aussi la visite, nettement plus rare et plus distinguée, de
trois échasses blanches. Parmi les rhizomes de roseaux, les
petits échassiers crapahutent de butte en butte et jouent à
cache-cache avec les observateurs. Il est parfois difficile des
les compter… et de les recompter !
D’un simple clin d’œil, Millepertuis fait soudain surgir dans le
ciel une grande silhouette aux ailes en cloche, qui vient de
face à notre rencontre. Mes premières pensées vont vers un héron
cendré mais les pièces du puzzle ne s’emboîtent pas
correctement. Mon cœur se serre et je n’ose presque l’imaginer,
pourtant ce vol un peu rigide est bien celui du balbuzard
pêcheur. L’oiseau majestueux passe juste au-dessus de nous et
finit par se percher au sommet d’un arbre de la grande
roselière. Mais il est temps à présent de lui tourner le dos et
de poursuivre notre chemin vers cette boule de feu orangée, qui
émerge maintenant à l’horizon. Rien ne pourrait rendre la beauté
de l’instant, pas même le plus réussi des clichés. L’île boisée
se veut fantomatique dans la brume et la lueur du soleil nous
réchauffe déjà un peu.
Un paysage de roseaux défile au ralenti sous nos yeux et de
temps en temps, nous sommes surpris par l’envol de colverts qui
ont attendu le dernier instant pour prendre la fuite. Derrière
les phragmites, les buissons de saule, jaunis par leurs chatons,
font le gros dos puis laissent place aux énormes chênes de la
Fagne. Le pic épeiche tambourine et le grimpereau « monte au
paradis » nous rappelant que la forêt est bien leur domaine…
Près
de l’ancienne canardière, deux bergeronnettes grises et deux
chevaliers culblancs signalent notre arrivée aux habitants du Ry
Nicolas. Nous apercevons les premiers branchages grignotés par
Sieur Castor. L’embarcation se faufile dans l’estuaire du
ruisseau, à travers les marais colonisés par la baldingère. Un
petit signe de Millepertuis… puis un cri guttural déchire
l’atmosphère, libérant l’envol d’un oiseau géant, « traou, traou
». Il y a encore diablerie là-dessous et je ne peux presque y
croire ! Je n’aurais jamais imaginé rencontrer ici une grue
cendrée. A-t-elle reconnu, en cet endroit, ses lointains
marécages de taïga ? Comme une colombe sortie d’un chapeau,
l’oiseau s’est évaporé, nous laissant nous remettre de ce bon
tour de passe-passe…
Deux grèbes huppés, joliment couronnés, nous ouvrent la voie
vers le cœur du marais. Le coucou de l’est prend ici la relève
du coucou de l’ouest. Tout au sommet d’un aulne, un pouillot
fitis capture les premiers rayons du soleil et se pare de
couleurs dorées. Le castor partage ici son royaume avec la
mésange boréale, le roitelet à triple bandeau, le bouvreuil
pivoine, le pic épeiche et le grimpereau. Nous redescendons
lentement le Ry Nicolas, profitant des dernières brumes et des
contre-jours, qui parent les inflorescences des roseaux de
reflets d’argent.
Nous amorçons la traversée du retour et croisons à nouveau le
vol du balbuzard pêcheur. Le rapace inspecte minutieusement la
surface de l’étang, s’interrompant parfois pour quelques
secondes de vol du Saint Esprit, et il tente une capture en
fendant l’eau. Il repart les serres vides, se perche au sommet
des arbres du « Bout du Monde » avant de se donner à nouveau en
spectacle jusqu’en fin de matinée.
Dans
l’après-midi, la magie se poursuit. Chevaliers aboyeurs et
gambettes donnent soudain l’alerte. Les vanneaux huppés
s’envolent précipitamment eux aussi. Alors que l’étang est
profondément endormi, une mini tornade prend possession de la
zone étrépée de la roselière. Le vent tournoie et soulève une
large colonne d’eau sur plusieurs mètres de hauteur. Combien de
temps ce spectacle dura-t-il ? Quelques dizaines de secondes,
sans doute… Le phénomène s’atténue peu à peu et un grand souffle
de vent vient ensuite balayer l’étang depuis l’ouest. Sous un
ciel parfaitement bleu, il libère sur nous de grosses gouttes
d’eau avant que le calme ne s’installe à nouveau. Une dernière
espièglerie de Millepertuis… mais que ceci reste un secret entre
nous !
Anne
A Rose-Line et Martial…
Plumes
naturalistes...
Moïse,
sauvé des eaux…
5 mai. En ce petit matin
froid et venteux, « Mai, fais ce qu’il te plaît … », un gentil
hérisson se promène au bord de l’étang en quête de nourriture…
et peut-être de conquête. Ou tout simplement s’organise-t-il un
« aube sauvage » à sa façon, en rêvant d’une vie comblée ?
Une chouette hulotte vole silencieusement par là, à la recherche
d’une proie… qu’elle ne tarde pas à repérer. En cette fin de
nuit, que l’on suppose peu fructueuse pour la chasse, une boule
de picots se présente soudain à elle ! « Une aubaine » se
dit-elle et elle attrape promptement dans ses serres ce qui
devrait lui servir de repas.
Un chemin direct pour le paradis des hérissons ? Rien n’est
moins sûr… Le rapace l’emporte mais ses tenailles ne sont pas
bien fermées et le petit hérisson s’offre quelques émotions en
chute libre. Une descente en enfer, alors ? Non plus !
Heureusement pour lui, au lieu de s’écraser sur le sol… il tombe
à l’eau. Un peu sonné tout de même, il se débat, ne parvient pas
à rejoindre le rivage et… commence à sombrer.
Triste fin ? Pas encore… car Sébastien passe par là de bon matin
! Insomnies ??? Que nenni ! Comment résister à l’appel d’une
marouette ponctuée ou d’un butor étoilé qui se fait entendre
avant le lever du jour ! Notre ami récupère l’animal agonisant
au fond de l’eau, complètement groggy. Seules quelques bulles,
sortant par ses narines, indiquent que la vie est encore
présente.
Lente agonie ? Bien sûr que non car le Centre de Revalidation
est tout proche et c’est sous une lampe chauffante qu’il reprend
connaissance. Il ne reste plus qu’à guérir ses blessures à la
tête et sous sa patte avant, souvenirs cuisants de son passage
dans les serres de la hulotte. Une semaine plus tard, notre
hérisson retrouve la liberté. Non pas comme d’habitude, à
l’endroit de la découverte, donc au fond de l’eau… mais plus
raisonnablement sur la terre ferme !
Le hérisson jura, un peu tard, qu’on ne l’y reprendrait plus !
Bonne chance l’ami !
Philippe et Anne
Plumes
naturalistes...

Une touche de noir pour un
cendré…
Vendredi
11 juin. Comme chaque jour, ma route m’entraîne vers Virelles,
où tout juste avant d’arriver à destination, je coupe au court à
travers le plateau pour rejoindre la vallée de l’Eau Blanche.
Selon les moments de l’année, cet endroit m’offre le plaisir de
magnifiques levers de soleil, d’une vue sur l’étang englouti par
le brouillard ou simplement le hasard d’un arc-en-ciel. Au fil
des saisons, j’y rencontre de grands rassemblements de goélands,
des compagnies de vanneaux huppés avec en invité d’honneur
pluviers dorés ou combattants variés, des alouettes des champs
en parade ou encore le busard Saint-Martin en chasse. C’est là
également que je viens d’entendre un chant qui m’était encore
inconnu mais que j’ai pu attribuer sans hésitation aucune à la
caille des blés. J’y croise aussi parfois le lièvre…
L’ornithologue en voiture peut se révéler tout aussi
imprévisible que le papy coiffé d’une casquette ou d’un béret.
Arrêts brusques possibles… ne pas suivre de trop près ! Il m’est
arrivé de me faire maudire… Heureusement, à l’aube, les routes
du sud de l’Entre-Sambre-et-Meuse sont peu fréquentées. L’heure
idéale pour rouler lentement toutes fenêtres ouvertes pour
écouter les rossignols et les locustelles. Fonctionne aussi très
bien le soir pour le râle des genêts, la bécasse des bois ou les
jeunes hiboux moyens-ducs. Ce matin, à 6h45 sur la route de la
Parapette, vitesse normale et fenêtres fermées… mais que cela ne
m’empêche d’avoir l’œil !
A coups d’ailes rapides, un faucon crécerelle survole la route
mais c’est la silhouette d’un autre rapace qui capte mon
attention. Un vol en rase-motte au-dessus des champs, voilà qui
pourrait être intéressant ! S’arrêter ou ne pas s’arrêter, telle
est la question… Ce dilemme me rappelle vaguement quelque chose
de nettement plus ancien… Les mètres s’enchainent avant que je
ne me décide enfin à stopper et à prendre mes jumelles. Les
courbes de niveau se jouent de moi et l’oiseau disparaît
derrière la crête. Demi-tour indispensable pour aller à sa
rencontre mais il s’est évaporé. A cette heure-là, sur le
plateau, le petit vent frais me donne la chair de poule et me
décoiffe. Je n’insiste pas… Est-ce bien l’heure de déjà
trainailler ?
Cet oiseau à peine vu m’intrigue et en coup de vent, j’apprends
par Sébastien qu’il a observé récemment au même endroit un
busard Saint-Martin mais aussi un milan noir, qui survolait les
champs avec une quarantaine de vanneaux huppés à ses trousses.
La journée me laisse à d’autres occupations et quelques
volatiles nettement plus aquatiques mais en fin d’après-midi, me
revient à l’esprit cette rencontre du petit matin.
17h45, l’heure du retour a sonné et sans trop y croire, je jette
un œil vers les cultures. Inutile de chercher bien longtemps, je
retrouve sans peine l’oiseau au-dessus de la même parcelle.
Cette fois, je ne me pose pas de question : arrêt – jumelles –
longue-vue !
Le rapace survole inlassablement les champs. Un vol léger avec,
par instants, les ailes tenues relevées en V. Queue longue mais
ne paraissant pas échancrée, plumage sombre. Pas de livre dans
la voiture. Difficultés habituelles à apprécier silhouette et
taille… mais aussi à faire revenir du fond de ma mémoire des
couleurs de plumage et leur assemblage sur l’oiseau. Enfin,
cette donnée de milan noir qui me trotte dans la tête…et que
j’essaie de faire coller à mon observation. Ça ressemble à quoi
déjà un milan noir ? Il n’y a plus qu’à bien regarder cet
oiseau-ci et mémoriser autant que possible son apparence.
Il me survole d’assez près un bref instant mais le ciel
éblouissant de lumière ne me permet pas toujours de distinguer
les détails de son plumage. Je remarque tout de même du dessous
de larges barres à la queue et la main, plus claire, contrastant
nettement avec le bras. Je n’arrive pas à compter le nombre de
rémiges formant les digitations à la pointe de l’aile. J’ai
soudain la chance de le voir se poser au sol et de pouvoir bien
observer sa tête parfaitement uniforme et très sombre mais
cerclée d’un discret collier. Autour du bec, les cires sont
jaunes et l’œil paraît cerclé de clair. En ajoutant à cela une
queue longue non échancrée, le vol en rase-motte et les ailes en
V, je pense bien à quelque chose mais sans trop oser y croire.
Je me rappelle cet oiseau vu à Gimnée avec Fred lors d’une
séance de suivi migratoire. Un oiseau observé en même temps
qu’un busard des roseaux. Un oiseau non illustré dans le Guide
ornitho et qui n’est évoqué que d’une simple ligne : « rare en
Europe occidentale ».
Pour rencontrer des « raretés », la recette peut paraître
simple. Il faut tout d’abord connaître leur existence et savoir
où et quand les croiser. Il faut ensuite les rechercher avec,
comme motivation, une très forte envie de les observer. Ou plus
simplement aller les voir là où elles sont signalées, après
avoir fait quelques dizaines de kilomètres. Des rendez-vous
parfois fixés au mètre près grâce au GPS. Voilà qui ne semble
pas mettre toutes les chances de mon côté…Ou tout bonnement
faut-il le hasard des rencontres… Mais inutile de rêver… Et je
repars en me disant : « Ma pauvre fille, si tu n’es même pas
capable d’identifier un milan noir… »
Devoirs – souper – bain. Le rapace ne se rappelle à moi que vers
21h mais m’invite soudain à me ruer sur mes livres. Rien de bien
convaincant dans le Guide ornitho mais avec une tête sombre et
de larges barres à la queue, oublions le milan noir. A force de
consulter les planches du guide des rapaces, je reviens chaque
fois vers cette forme rare du busard cendré observée avec Fred.
Coup de fil à Philippe. On n’a pas idée de déranger les gens à
des heures pareilles mais je sais qu’il est dans ce coin-là tous
les samedis matin. Il m’écoute patiemment décrire mon
observation, me laisse prononcer le nom de « busard cendré
mélanique » sans m’interrompre. Vu l’excitation due à mes
conclusions, je ne suis pas sûre que mes explications soient
très claires et structurées. Je m’attends à ce qu’il me dise : «
Pourquoi pas ? Rien d’impossible. Vraiment intéressant, j’irai
jeter un œil demain ». Au contraire, Philippe me surprend par sa
réponse : « Bonne identification ». Comment peut-il en être si
sûr ?
Je ne tarde pas à comprendre. Alain, qui sillonne
méticuleusement la région pour des relevés ornitho, a signalé
l’oiseau la veille non loin de là. Une femelle, à l’iris sombre.
Vraisemblablement un oiseau de 1er été, avec les rémiges
secondaires encore très sombres et les primaires assez pâles,
sans dessin net visible. Alain note aussi une différence de mue
dans les rémiges, surtout vu du dessus. Il la suit pendant
quelques heures, l’accompagnant jusqu’à la chapelle de
l’Arbrisseau. Là, elle chasse longuement au-dessus d’une friche
en présence de trois busards Saint-Martin de 1er été et d’un
busard des roseaux. Vu l’abondance de rongeurs, les oiseaux ne
se déplacent quasi pas. Un régal pour les yeux !
Et c’est ce même busard cendré mélanique que je viens de
croiser. Si je m’attendais à cela… Et cette nuit-là, vraiment
sans surprise, l’oiseau sombre est venu régulièrement s’immiscer
dans mon sommeil. Et tout cela, pour une simple touche de noir
chez un busard cendré !
Anne
PS
: Lundi 14 juin, 6h30. Quelques touffes de longs poils gris
émergent des hautes herbes du jardin de mes voisins. Le chien de
la voisine qui est déjà de sortie? Non, il est à peine plus gros
qu’un rat ! Un chat angora qui ne m’a pas été présenté ? Guère
plus ! Quelques mètres supplémentaires me permettent
d’identifier ce visiteur masqué. Un blaireau ! En plein village
! L’animal fouille le sol sans se préoccuper de ma présence à
5-6 mètres de lui. Juste le temps de quelques clichés avant de
reprendre la route sans l’avoir dérangé dans son festin matinal…
Plumes
naturalistes...

Le premier printemps
« Le moment le plus fragile,
le plus séduisant de l’année végétale »
Marie Gevers
Quel bonheur, les premiers signes du printemps ! Aussi modernes
que nous soyons, tendus (dans tous les sens du terme) vers nos
buts, dans un temps linéaire bien occidental, nous sentons au
fond de nous quelque chose du temps cyclique des sociétés «
primitives » proches de la nature, quelque chose de l’élan
sauvage, puissant, infiniment heureux, de la vie à l’état pur et
de ses cycles…
Après les vents glacés venus du Nord et les vents coupants comme
lame de couteau venus de l’Est pendant tout l’hiver, les
premiers vents d’Ouest, encore froids mais chargés d’une
humidité plus douce, nous paraissent rondelets et bon enfants.
Et puis il y a la lumière bien sûr. Fêtée à Noël ou au solstice,
mais qui nous fait tant de bien quand son temps s’allonge de
plus qu’un saut de puce. Quel plaisir, ces premiers retours du
boulot où enfin il ne fait plus noir ! On traîne un peu le pas
sur le trottoir ou dans le jardin, un peu plus légers, moins
pressés de rentrer au chaud…
Comme toujours, les végétaux sont plus discrets que les animaux.
Mais si on est un peu sensible à leur réveil, c’est la fête :
pas un jour sans qu’une nouvelle rosette ne sorte de terre, une
première feuille timide… Mises à part les quelques fleurs «
inversées », hellébore côté sauvage et perce-neige côté jardin,
qui préfèrent le solstice d’hiver, les premières plantes se
réveillent aux alentours de février.
Sur
les talus de cette fin de février, on voit déjà les premières
feuilles des benoîtes, de quelques vesces et gaillets, des
achillées. Dans quelques jours on pourra récolter la première
salade sauvage : jeunes feuilles de mouron des oiseaux, d’ortie,
de pâquerettes, agrémentées d’un brin d’ail… salade diurétique
pour une cure de printemps arrosée de « jus » de bouleau !
Et dans les toutes premières fleurs, le tussilage - Tussilago
farfara, comestible lui aussi. Espèce pionnière des chemins
et des terrains remués, autant que pionnière de la bonne saison.
Ses jolies fleurs jaunes, un peu pâles, paraissent avant les
feuilles : peut-être a-t-il encore un peu de l’inversion de ses
cousines plus précoces ? Cette particularité lui a valu le
surnom de « filius ante patrem, le fils avant le père ».
Son nom de tussilage nous dit qu’il chassera les toux de l’hiver
: «tussis, toux et agere, chasser ». C’est bien la
plante charnière entre les deux saisons ! Il ne ment pas : sa
chasse à la toux est efficace. Mais il ne faut pas l’employer en
usage prolongé car il pourrait être nocif pour les cellules
hépatiques. On dit que ses feuilles peuvent donner un goût salé
aux aliments… mais ce n’est pas mon expérience la plus
gastronomique !
Après le tussilage suivront de peu les premières fleurs des
sous-bois : l’anémone sylvie, la ficaire « couleur de miel » et
puis les jonquilles. Pressées de profiter de la lumière avant la
feuillaison des grands arbres qui les couvriront d’ombre jusqu’à
l’automne, elles vivent vite leur vie au soleil tant qu’il en
est temps…
Et puis les prunelliers, primevères viendront, ouvrant la voie à
toutes les autres qui se presseront bientôt en rangs serrés,
remplaçant l’émerveillement devant les premières et rares
corolles par la joie de leur abondance débordante des mois
suivants.
Les noms des fleurs ne nous aident pas à connaître la
chronologie de leurs éclosions : la primevère, Prima vera
« première du printemps » est loin de l’être (sauf la primevère
acaule qu’on rencontre si rarement en dehors de ses versions
horticoles). L’hellébore qu’on appelle aussi « herbe printanière
» est plutôt hivernale. Et la « klein springkraut »,
surnom allemand de la balsamine à petites fleurs ne nous les
offrira pas avant le mois de juin… De quels sucs printaniers
ceux qui les ont appelées ainsi s’étaient ils saoulés… ? Seule
la minuscule (parfois seulement 3 à 4 cm pour la plante entière)
et courageuse drave printanière, Erophila verna, porte
bien son nom. Mais elle est si discrète que nous marchons dessus
sans la voir dans les chemins encore gorgés de froid et de pluie
du début mars…
J’oublie
les arbres… nous oublions si souvent que les arbres fleurissent
! Et pas seulement les cerisiers et prunus décoratifs. C’est le
noisetier qui a ouvert la danse des arbres à chatons, il sera
suivi de peu par les saules puis par les peupliers. Ceux-ci
cachent leurs fleurs dans leurs hautes ramures, on ne peut les
voir mais elles saturent l’air d’une odeur forte et sucrée dont
nous cherchons étonnés la provenance du côté du sol !
La fête des végétaux accentue le plaisir des humains les
premiers après-midis de vrai soleil. Quand la douceur nous
inonde, quelque chose dans l’air qui fait que tout le monde se
sourit, dit bonjour à son voisin et même parfois aux inconnus
croisés dans la rue. Rassurés sans doute par le retour de ce
qu’on appelle « le beau temps »…
Le beau temps ? Bon, d’accord, le soleil ça fait un bien fou…
Mais ne trouvez-vous pas que tous les temps sont beaux ? Nous
sommes bien vieux quand nous n’aimons plus que le seul soleil :
les enfants, bien habillés et bottés, aiment tous les temps !
Jouer avec l’eau qui dégringole de la gouttière, sauter dans les
flaques, bidouiller dans la gadoue… où disparaissent ces petits
bonheurs d’enfants ? Dans l’inquiétude des mamans, dans les trop
beaux vêtements portés là où il faudrait un vieux pantalon
troué, dans les frissons d’un jour triste ? Dans l’idée qu’on se
fait de la pluie…
Et pourtant…
Pour ma part, je ne voudrais surtout pas habiter un de « ces
pays imbéciles où jamais il ne pleut » du vieux Brassens !
J’aime tellement ces pluies bien rondes, bien mouillantes mais
si douces par rapport aux frimas de l’hiver. Quelle merveille
cette eau qui n’est plus ni neige ni glace, qui détend tout ce
qui était crispé par le froid, qui abreuve notre peau rêche
malgré les crèmes hydratantes, qui déplie nos poumons séchés par
l’hiver…
Les eaux libérées de l’emprise du Nord et de l’Est et qu’avec un
tout petit effort nous pouvons savourer : nous ne risquons rien,
chaudement, imperméablement couverts, et sachant que nous allons
retourner bien vite nous réchauffer !
L’eau qui, dès que la température remonte un peu, réveille les
odeurs et nous fait retrouver notre sens le plus archaïque, le
plus sauvage : l’odorat. Déplier les épaules comme des ailes,
respirer jusqu'au fond des poumons l’air tiède et humide,
oublier tout ce qu’on nous a toujours dit sur la pluie, arrêter
de courir pour la fuir et se détendre… alors l’eau nous apaise,
nous fait soupirer d’aise et nous donne envie d’aller planter la
tente dans le jardin pour le plaisir d’écouter toute la nuit sa
douce chanson sur la toile…
« La pluie tranquille
n’oubliait pas un brin d’herbe jauni par l’hiver, pas un rameau
blessé par le Nord, pas un des lichens altérés collés aux troncs
des vieux arbres. Ni une tuile des toitures, ni une pierre des
chaussées. Elle baignait, abreuvait, lavait toute chose avec une
adorable vertu de patience…
S’endormir par une pluie tranquille, un soir où naît le
printemps, c’est une bien belle fête ! »
Marie Gevers
Je vous souhaite un heureux premier printemps… un peu pluvieux !
Marie-Françoise Romain
Plumes
naturalistes...
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