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Plumes naturalistes ... 2011-2012
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Miroir… mon beau miroir…
Pour l’ornithologue en herbe, quoi de plus grisant que le
printemps ? Il faut le voir, œil vif, pétillant, toujours en
alerte… bien que parfois cerné par de trop longues heures
passées au cœur de la nuit, sous les étoiles, à écouter quelques
bien rares chouettes hululer ! S’il le pouvait, il redresserait
l’oreille pour saisir le moindre cri, la première strophe d’un
nouvel arrivé. Alors, il met les mains en coupes pour se faire
deux paraboles ou de ridicules, mais efficaces, oreilles de
Mickey. Le non-initié le contemple d’ailleurs souvent d’un air
amusé ! Tous ses sens sont en alerte… et même le sixième sens !
Au diable la boule de cristal ! Le marc de café ? Eventé ! Le
tarot de Marseille ? On peut l’oublier ! Alors ??? Miroir… mon
beau miroir… dis-moi dans quelle ligne de la main regarder !
Et si c’était bien plus simple qu’il n’y paraît ?
A force d’user ses bottines, années après années, à fouler les
mêmes terres, tout devient si limpide et tellement plus clair.
Il n’y a point là de magie, même si on ne peut à chaque fois que
s’en émerveiller. Dans les recoins de nos mémoires, tous les
petits signes de retour du printemps sont soigneusement classés,
dans une chronologie presque parfaitement rôdée. Sur les bancs
des grands écoliers, on étudie ce cycle sous le nom de «
phénologie ». A ce mot barbare, je préfère encore tout le charme
et le mystère des « arts divinatoires ».
Quel bonheur en effet que de prédire l’arrêt possible
d’avocettes élégantes sur l’étang, de les guetter attentivement
et d’en découvrir trois le lendemain même… jusqu’au point d’en
douter. Ne serait-ce pas l’œuvre d’un trop intense souhait ?
Quel plaisir d’annoncer la sarcelle d’été et d’en observer, dans
les 24 heures, un couple quitter un bref instant la roselière
avant d’à nouveau s’y abriter. Des instants comme je les aime !
Ainsi, il n’y a donc qu’à demander !
Et c’est pourquoi j’invite immédiatement le pouillot véloce à
venir chanter et le petit gravelot à s’installer sur l’Ile aux
lapins, où j’espère qu’il pourra nicher avec succès. Il y a ceux
qui échappent à ma liste, comme ce busard des roseaux, qui est
venu un jour me visiter. Puis, c’est sous un soleil éclatant que
s’abat une pluie imprévue de combattants variés. Il y a ceux qui
s’éternisent, pipits spioncelles et garrots à œil d’or, dont on
croit chaque jour qu’il s’agira sans doute des derniers.
Parmi les observateurs, certains paraissent pressés de voir «
leur » première hirondelle rustique. Ce n’est pas que je sois
mauvaise joueuse, mais avant le 21 mars, cela ne saurait guère
compter. Et c’est précisément ce jour-là, que la première
gazouille pour moi dans le ciel alors que le milan noir semble à
nouveau vouloir s’installer.
Toute ma sympathie va à ce pouillot fitis entendu au petit
matin, 7h10 très précisément… depuis le bureau… toutes fenêtres
fermées ! Je suis sortie précipitamment pour vérifier. Anne : «
one point » - Sébastien : « zero » ! Pure dérision, bien
évidemment ! Quelques jours plus tard, son chant, le menant à
bout de souffle, explosera dans le moindre bosquet !
Chaque matin, dès la brume levée, je pars « taquiner le limicole
» pour voir qui aurait bien pu passer la nuit à l’abri des
prédateurs au milieu de l’étang. Et presque chaque jour, cela se
révèle payant !
Il faut parfois faire des choix et quel dilemme alors ! La
fraîcheur du matin et l’espérance d’un nouveau chant… Ou la
douceur des 20° d’un après-midi ensoleillé ? Il faut souvent
bien penser sa stratégie pour se mettre à l’abri du vent… Et
entre l’est et l’ouest du plan d’eau, quel sera le billet
gagnant ? Ma longue-vue reste plantée dans le bureau et mes
jumelles toujours à portée de mains. C’est de là que j’aperçois
par chance les premières hirondelles de rivage, perchées au
sommet d’un arbre parmi un groupe d’hirondelles rustiques. C’est
là aussi qu’apparaîtra quelques jours plus tard la première
hirondelle de fenêtre.
Il y a ensuite celle que l’on recherche à l’oreille, espérant
capter ses notes flûtées haut perchées. Mais la fauvette à tête
noire se cache dans les arbustes, se fait coquine, muette et
discrète. Ce n’est qu’à notre troisième rencontre que je
l’entendrai enfin chanter. La chouette hulotte, elle, a dû mal
régler son horloge après le changement d’heure… à plusieurs
reprises, c’est en plein cœur de l’après-midi que je l’entends
hululer.
Dans notre « calendrier des oiseaux », il y en a toujours qui
aiment à se faire désirer et que l’on finit alors par oublier.
Des trouble-fêtes… des empêcheurs de tourner en rond… des grains
de sable dans un engrenage, que l’on croyait pourtant si
parfaitement rôdé. Au printemps, le balbuzard pêcheur se fait
bien plus avare de ses apparitions et, alors que dans les
villages, on l’entend régulièrement au sommet des toits «
froisser de vieux papiers », près de l’étang, le rougequeue noir
n’a pas encore été observé. Bien fait pour lui, plus personne
pour s’en offusquer ! Même s’il faut bien le reconnaître, je
jette un œil régulier sur les bancs, poubelles, toboggans et
autres perchoirs, où il aime se poser et trépigner d’un air
agacé.
Parmi les ornithologues en herbe, certains explosent les
chiffres ! Et… à chacun sa méthode ! Au bord de l’étang, les
habitués du samedi matin applaudissent des deux mains. 6 grèbes
à cou noir, les premiers… 17 canards siffleurs, presque les
derniers… 22 chevaliers gambettes !!! D’autres saisissent leur
chance le lendemain, à l’occasion d’une aube sauvage en canoë.
70 bergeronnettes grises partageant leur dortoir avec une
quinzaine de pipits spioncelles… 3 busards des roseaux… Plus
loin de chez nous, il y a ceux dont on se demande avec malice
s’ils n’ont pas trop forcé à l’apéro sur le coup de rosé. Busard
pâle, buse pattue, busards des roseaux et Saint-Martin, milan
royal, grand corbeau, merle à plastron… Où vont-ils donc
s’arrêter ??? Enfin, il y a ceux que la chance et un œil de
lynx, il est vrai, amènent à croiser le pygargue à queue blanche
sur les petites routes de la Fagne, non loin de chez moi !
Hasard, bienheureux hasard ! A qui, dans les prochains jours, la
bergeronnette printanière, le phragmite des joncs, la sterne
pierregarin et la mouette pygmée ? Pour qui le premier coucou,
le rossignol, le rougequeue à front blanc, la locustelle
tachetée et les trois fauvettes dès leur arrivée ? Tant de
surprises… Tant de retours à guetter ! Patience, patience
encore, elle saura assurément, jusqu’en juin, nous récompenser !
Il y a des moments où l’intuition me joue cependant des tours,
comme pour me piéger. Ma pensée va parfois bien trop vite,
arrivant en une fraction de seconde à une identification, qui se
révèle ensuite complètement farfelue et erronée. C’est ainsi que
le milan noir survolant assez bas l’étang… se fait soudain
simple grand cormoran ! Depuis le bureau, je surprends aussi par
hasard à la longue-vue, à quelques 500 mètres de mes fenêtres,
un oiseau uniformément brun filant en ligne droite au-dessus de
l’eau, non loin de la lisière de roseaux. C’est alors que mon «
hirondelle de rivage » s’abat sur un vanneau huppé et tombe avec
lui au sol, au cœur des roseaux. Protestation et mouvement de
panique chez les autres oiseaux ! Mon interprétation de la
première partie de cette scène ne peut que me faire sourire mais
maintenant, à qui l’attribuer ? Faucon ? Epervier ? Autour ? Les
amis consultés penchent pour le faucon émerillon mais les
détails sont bien trop ténus que pour pouvoir l’affirmer.
La plus jolie surprise vient sans doute de ces deux belles
rouquines, aperçues jouant à cache-cache sur l’Ile aux lapins.
J’observe la première, quelques secondes à peine, avant qu’elle
ne s’engouffre dans un tas de broussailles pour s’y cacher.
Bavette blanche bien délimitée et poil flamboyant. Belette ? Ou
fouine ? Ma longue-vue ne m’aide pas à estimer la taille de la
bête mais entre ces deux cousines, autant comparer une gazelle à
un éléphant ! Je la revois quelques instants plus tard et me
rends compte qu’elle n’est pas seule à avoir traversé l’étang.
Je ne les savais pas si bonnes nageuses… Courses, poursuites,
bonds et rigodons… Elles s’engagent dans un vieux tuyau de grès
et disparaissent parmi de vieilles souches. A présent, le bout
de leur queue, trempé de suie noire, ne laisse aucun doute. Ces
deux hermines semblent fêter joyeusement leurs noces de
printemps ! Hasard, bienheureux hasard !
Miroir… mon beau miroir… dis-moi dans quelle ligne de la main
regarder à présent !
Anne
4 avril 2012
A toutes les bêtes
de plumes
et de poils
qui m’ont inspirée… parfois bien involontairement ;-)
Plumes
naturalistes...

Un cadeau original pour la
Saint Valentin…
Mardi 14 février. Ce matin,
difficile, dès les premières heures de la journée, d’y échapper…
A la radio, entre deux alertes au verglas, l’ami Philippe
enchaîne les chansons suavement roucoulées… Les infos annoncent
que les Belges, à cette occasion, ouvriront moins leur
porte-monnaie… même si les vitrines des magasins croulent sous
les petits cœurs rouges, les roses écarlates, les cupidons et
angelots joufflus à souhait, les colombes prêtes à s’envoler et
les petits lapins roses. Pas étonnant que le Belge hésite à
débourser ! Internet ne cesse de le solliciter pour quelques
chocolats ou jolis bouquets… Le Chat de Geluck se livre à
quelques espiègleries grivoises alors que Google joue la carte
de la tendresse avec un couple d’enfants partageant avec délice,
après bien des déboires, la même corde à sauter… Oui, difficile
d’y échapper !
« S'il ne fait froid le jour d'Adam et Eve, vingt jours trop tôt
montera la sève ». Qu’importe… ce matin, le dégel est bel et
bien annoncé. Quelques flocons laissent place à la bruine, au
brouillard puis à la pluie. Sur la glace de l’étang, l’eau
commence à s’accumuler alors que samedi encore, on se faisait
une joie d’y patiner. Les mésanges bleues et charbonnières
célèbrent par leurs chants cette remontée des températures, qui
est la bienvenue. Les mangeoires connaissent toujours leur petit
succès et accueillent les bousculades des merles, verdiers,
pinsons, moineaux domestiques et friquets. Il y en aura pour
tout le monde… même pour l’épervier ! Faut pas pousser !
12h35 sonne l’heure d’aller chercher le courrier… et je dois
dire que ces quelques pas m’ont déjà réservé bien des surprises
détectées à l’œil ou à l’oreille… Catalogues et enveloppes sous
le bras, il est vrai que le retour me permet de balayer l’étang
de haut et de laisser courir le regard bien loin jusqu’à la
grande roselière. Presque arrivée au bout de ma course, je
remarque sur la glace deux corneilles qui y sont posées. Elles
encadrent de près un gros oiseau brun, qui, vu de dos, arbore
une queue blanche. Je n’ai pas mes jumelles mais il n’est pas
bien loin… Et en une fraction de seconde, je sens mon cœur se
serrer… Le genre d’observation tellement rare que l’on n’ose pas
tout de suite l’affirmer… surtout quand on a seulement à la main
une clef de boîte aux lettres et un peu de courrier… Puis un
claironnement de bernache du Canada sème le doute mais comment
pourrais-je me tromper entre cet oiseau-là et une vulgaire oie ?
Je donne immédiatement l’alerte en laissant un message à
Sébastien, précisant tout de même prudemment que cela reste à
confirmer…
Le
gros oiseau brun s’envole, arborant une queue bien blanche mais
je ne peux le voir se poser. Je file récupérer mes jumelles au
bureau et ressors immédiatement pour essayer de le retrouver.
Une bernache trône effectivement sur la glace… Me serais-je
faite piéger ? Pourtant, il y a six ans presque jour pour jour,
c’est exactement dans le même genre de conditions climatiques
que cet oiseau majestueux était venu nous visiter. Je me
souviens très bien de cet immature, posé sur l’étang gelé, qui
nous offrait parfois de belles envolées. Il avait vu défiler,
rien que pour lui, quelques observateurs chanceux… ou
malchanceux ! Et quelques photographes et cinéastes frustrés !
Depuis la terrasse panoramique, je ne tarde pas à retrouver mon
oiseau, qui s’est un peu éloigné. Massif, il s’envole à nouveau
et vu de dos, il ne laisse plus aucun doute planer. Il s’agit
bel et bien d’un pygargue à queue blanche ! Je le suis aux
jumelles pendant qu’il se dirige vers la forêt de Fagne, où il
ne tarde pas à se poser dans un chêne dénudé. Non loin de lui,
deux épicéas me servent de point de repère pour éviter de le
perdre car maintenant, c’est ma longue-vue qu’il me faut aller
chercher…
Malgré les six cents mètres qui nous séparent, il ne peut me
cacher son allure impériale. Enorme bec jaune… Tête imposante
bigarrée de brun et de crème, tout comme le cou et le manteau
alors que le reste du corps affiche un brun plus sombre… Toutes
les caractéristiques d’un oiseau adulte !!! Une première
régionale ! Et ces dix dernières années, les observations
d’individus adultes en Belgique se comptaient jusqu’à ce jour
sur les doigts d’une seule main ! L’oiseau n’impressionne
vraisemblablement que moi car il reçoit la visite d’un geai pas
du tout effarouché et de quelques buses variables, qui je
l’espère, ne vont pas le harceler…
La lumière se fait peu à peu meilleure et le plumage de l’oiseau
se précise dans le lointain. Le soleil fait même une timide
apparition, libérant une impression de chaleur tout de suite
appréciée, qui permet de résister au petit vent piquant. Le
miroir de glace s’effondre et craque, comme pour manifester. Les
canards, bienheureux, commencent à reprendre possession de leur
étang mais ils sont encore peu nombreux. Dans le sous-bois, le
troglodyte laisse s’échapper sa trille, la sittelle chante et le
grimpereau entonne quelques notes mal assurées. Monsieur
bouvreuil est de sortie avec sa compagne, sur laquelle il veille
déjà sans s’éloigner. Il affiche sur sa poitrine la couleur
rouge éclatante d’une vraie panoplie de Saint Valentin. La
corneille claironne, comme pour s’en moquer…
Le pygargue à queue blanche surveille nonchalamment ce qui
l’entoure. Rien ne peut le distraire et lui faire quitter son
attitude digne et réservée… pas même ces deux corneilles noires,
qui se déplacent de branche en branche juste sous son nez. Je
m’amuse de son flegmatisme et des deux harceleuses qui viennent
le narguer… tout en gardant quand même une certaine distance car
elles n’iront pas vraiment jusqu’à l’asticoter. L’aigle reste
impassible et les deux noiraudes finissent par se lasser.
Le
rapace commence sa toilette, farfouillant minutieusement dans
ses plumes à l’aide de son bec. Il se penche vers l’avant et je
crains son envolée mais il libère juste quelques fientes avant
de se retourner. J’aperçois maintenant parfaitement ses serres
d’un jaune assorti à celui de son bec, sa tête et son cou
émaillés de crème contrastant avec le brun chocolat de sa
livrée. La lumière est à présent parfaite, mettant en valeur
l’oiseau et le site merveilleux qui l’accueille. L’eau, sur la
glace, emprunte au ciel son gris ardoisé. Les roseaux se parent
de doré et parmi les chênes de la Fagne, les troncs de quelques
bouleaux ne peuvent s’empêcher de briller.
Le pygargue poursuit son lissage de plume et je ne peux que
l’admirer. Combien de temps cette entrevue va-t-elle durer ?
J’ai beau l’avoir rencontré l’été dernier aux Iles Lofoten et au
Cap Nord, rien ne peut égaler le plaisir et l’émotion de le
recevoir… « chez moi » ! En quelques minutes de distraction,
comme dans les contes de fée, quand le carrosse redevient
citrouille, le grand oiseau brun et blanc s’est éclipsé. Cela
faisait presque deux heures que je l’observais… J’ai beau le
chercher sur la glace et dans les arbres tout le long de
l’étang, rien n’y fait…
Ce cadeau original de Saint Valentin, comment pourrais-je
l’oublier ?
Si j’avais pu imaginer qu’un beau jour de février, à la place
des colombes et des tourterelles, ce soit un majestueux aigle de
mer, qui nous soit envoyé comme par magie pour célébrer la fête
des amoureux !
Anne
Les photos qui accompagnent ma chronique
ont été prises dans le nord de l’Allemagne par Rüdiger Kukasch.
Pour découvrir son site Internet...
A consulter sans modération…
Plumes
naturalistes...

Sale quart d’heure pour un
beau gardon !
Virelles, 23 novembre. Il
est des jours où il ne fait pas bon être poisson… Même quand on
est un joli gardon au dos bien large, écaillé d’argent, encadré
de nageoires généreusement rougies par les ans. Ce n’est pas
tant le brouillard ambiant qui se fait gênant car quand on vit
dans l’eau, peu importe le temps ! Mais se retrouver de cette
façon pris au piège dans le bec d’un héron cendré, voilà qui est
beaucoup plus effrayant !
En se contorsionnant, mon poisson, bien trop gros pour être
ainsi avalé, tente en vain de se dégager… mais rien n’y fait !
Le gris arrogant le maintient bien serré et ne le laisse pas
s’échapper. Il le tient en travers de son bec et ne sait comment
se dépêtrer de cette situation. Son repas lui résiste… enfer et
damnation ! L’échassier s’envole avec sa proie pour rejoindre la
lisière de la grande roselière, où l’eau se fait
exceptionnellement peu profonde en ce moment. Il y dépose son
casse-croûte pour ensuite le harponner de plus belle. Mais ce
poisson est ma foi bien plus qu’une demi-portion. Il le laisse
regagner l’eau mais posé sur la vase, le gardon ne peut guère
s’enfouir. Ses tentatives échouent vainement… dans la boue.
Et voici qu’arrive un autre héron, celui-là à la tête bien
contrastée, un expérimenté, pas comme cet adolescent maladroit !
Deux grandes aigrettes s’approchent également, n’ayant pas perdu
une miette de ce manège intrigant. Le jeune blanc-bec surveille
attentivement son repas récalcitrant. Ce n’est pas le moment de
se faire chaparder sa proie. Pour mieux la couvrir, il se tasse
sur lui-même, au ras de l’eau, et semble soudain si petit par
rapport aux deux belles élégantes. Comme pour le narguer et le
toiser de haut, elles prennent leur allure la plus élancée, cou
étiré vers le ciel, perchées sur la pointe des doigts.
Profitant d’un instant de distraction du jeune héron, l’une
d’elles subtilise sa proie d’un coup de poignard performant et
prend la poudre d’escampette en emportant son butin. Elle
pensait faire la maline… mais elle ne peut guère plus
l’enfourner. Et la voici suivie par les trois autres affamés !
Le poisson semble de moins en moins fringuant. Elle le relâche
dans l’étang, juste un bref instant, puis entreprend une
nouvelle capture. Même si moins frétillant, il est toujours
aussi grand ! Elle l’abandonne à nouveau, sous les harcèlements
de ses envieux collègues. Les deux aigrettes s’affrontent, à
coups de bec, ailes déployées, avec de grands sautillements. Une
fois la lutte finie, je suis surprise de voir avec quelle
facilité l’une d’elles récupère le repas, d’une seule tentative
bien assurée. Voilà qui n’est pas un coup dans l’eau ! Mais
comment l’avaler à présent ?
Les captures et les remises en liberté se succèdent, attisant la
curiosité et l’envie d’un nombre de candidats toujours
croissant. Le poisson est-il encore vivant ? Même s’il n’est
avalé, comment pourrait-il s’en tirer à présent ? Le manège se
poursuit un certain temps, jusqu’à ce qu’un héron, au gosier
imposant, l’enfourne habilement. Le gagnant, cou affreusement
dilaté, s’envole prestement, fusillé du regard par ses
concurrents.
Il est des lendemains de Sainte Cécile où il ne fait pas bon
être poisson… Sale quart d’heure pour un beau gardon !
Anne
Quelques mots à propos de
Jean-Pierre Frippiat…
« Le temps retrouvé »
La redécouverte d’un lieu de son enfance, le Lac de Bambois,
a été le déclic de son retour passionné à la photographie.
Jean-Pierre est convaincu que cette nature « à deux pas de chez
lui » mérite aussi qu’on la regarde pour en découvrir les
richesses. Bien plus que l’espèce rare, il cherche avant tout à
capter des instants, transfigurés par la lumière et le
mouvement. Avec comme sujet de prédilection, ces quelques
minutes entre la nuit et le jour, quand la nature s’éveille.
Depuis 2009, suite à sa rencontre avec la photographe Cindy
Jeannon, Jean-Pierre explore aussi en randonnée les Vosges et le
pays Sami, en Norvège et en Suède. Goûter le silence, les
lumières et les éléments…Une immersion dans la nature, une
approche lente, sensible et respectueuse, à mille lieues de
notre société, où tout doit aller très vite. Dans cette autre
vie, Jean-Pierre est cameraman à la RTBF depuis plus d’une
trentaine d’années…
Jean-Pierre sera l’un des invités du
Festival de l’oiseau, les 15 et 16 septembre 2012 à l’Aquascope
Virelles.
Pour découvrir
son site Internet...
Plumes
naturalistes...

Unique !
Jeudi 10 novembre. Je laisse
la pleine lune, étincelante dans la nuit encore noire,
accompagner mon cheminement vers Virelles et je dois bien dire à
quel point elle me fascine ! Toutes les quatre semaines, je suis
vraiment heureuse de la retrouver. J’aime sa puissante lumière,
qui s’immisce par les fenêtres à l’arrière de la maison et il
m’est déjà arrivé d’éteindre mes phares, juste un rien, sur une
route que je connais bien, tout simplement pour apprécier
pleinement sa luminosité. Un jour, où on l’annonçait
particulièrement énorme et spectaculaire, je me suis même
retrouvée avec Gaël à parcourir les ruelles du village en
chemise de nuit et pyjama pour guetter son apogée. Heureusement
pas de voisins pour contempler cette scène insolite et ainsi
raconter que l’astre influence et agite les esprits perturbés !
Ce matin, un peu avant sept heures, quelle n’est pas ma
surprise, en poussant la barrière à Virelles, d’apercevoir la
pleine lune veillant sur sa sœur, parfaite jumelle, qui se
baigne dans les eaux noires de l’étang. A cette heure matinale,
bien rares, en effet, sont les regards indiscrets ! Je m’arrête
un instant pour contempler la scène tout en fouillant dans ma
mémoire. Je ne pense pas avoir déjà vécu une telle rencontre à
trois !
A l’ouest, l’astre s’est miraculeusement dédoublé. Il domine
dans le ciel la forêt de Fagne mais son reflet éclatant surgit
aussi des ténèbres de l’étang. Le spectacle, observé à travers
un rideau d’arbres dénudés, me laisse bouche-bée. Pendant que je
me rapproche, j’entends l’alarme répétée du merle et du
rougegorge, le cri d’envol du héron cendré et les premiers
cancanements des colverts.
Face au jour qui commence à se lever, les étoiles, les unes
après les autres, vont se retirer. J’aperçois encore la «
ceinture d’Orion » et ses trois étoiles parfaitement alignées et
espacées. Trois mages aux noms venus d’ailleurs, Alnitak,
Mintaka et Alnilam…
A l’est, au-dessus du Bois de Blaimont, l’horizon s’éclaire peu
à peu, faisant perdre à la lune de sa puissance. Elle se laisse
doucement descendre pour rejoindre les chênes de la Fagne
pendant que son reflet, dans l’eau, semble se noyer. Une légère
brume accompagne les bruissements d’ailes des premiers vols de
canards et les cris des goélands qui viennent à peine de se
réveiller. La pleine lune a pris congé de sa sœur jumelle et va
maintenant aller se coucher. Il n’a fallu que vingt minutes à
peine pour basculer de la nuit au jour et ainsi inviter le
rougegorge à chanter.
Le lendemain matin, j’espère vivement que la magie va se
répéter… mais le ciel est complètement bouché. Ni lune, ni
étoiles… le rideau est fermé.
Samedi, je tente à nouveau ma chance mais cette fois elle est
bien trop haut perchée ! A peine si, dans l’étang, elle peut
encore se refléter. Dans le grand mirador, pas vraiment déçue,
j’attends que le jour se lève. Quatre-vingts sarcelles d’hiver
pataugent à ses pieds dans la vase gorgée d’eau. Elles émettent
de jolis sifflements mais aussi quelques curieux couinements.
L’étang semble soudain reprendre vie, peut-être réveillé par les
cris véhéments de quelques ouettes d’Egypte déchaînées. Une
quinzaine de grandes aigrettes rejoignent la bordure de la rive
sud pour pêcher et dans le parc, le troglodyte pousse
régulièrement la chansonnette. Choucas des tours, mouettes et
goélands se comptent par grandes envolées et j’ai même droit au
passage éclair de l’ami Martin… le pêcheur déjà affairé…
Aujourd’hui, maintenant je le sais, c’est bien plus tard que la
lune ira se coucher. Mais je ne suis pas déçue car ce qui fait
d’un instant qu’il est unique… c’est bien qu’on ne puisse le
reproduire à volonté !
Anne
Quelques mots à propos de
Franco LIMOSANI…
Passionné par la nature depuis son plus jeune âge, Franco
Limosani s’est d’abord intéressé à l’astrophotographie :
« J’avais la tête dans les étoiles mais au bout
d’un petit moment, la nature a repris le dessus. L’observation,
la connaissance de la faune et la flore ont toujours été pour
moi une passion et le contact avec la nature m’a permis de me
spécialiser sur un sujet que je travaille depuis maintenant sept
ans, le renard. Ma première rencontre avec cet animal a été
tellement forte, qu’à présent, je consacre beaucoup de mon temps
à l’observer et à le photographier. C’est un animal fascinant et
fragile et j’essaie - à travers mes images - de lui rendre
hommage en m’efforçant de le mettre en valeur dans sa
biodiversité ».
Depuis quelques années, Franco enchaîne portfolios et
expositions. Son livre « Sur les traces
de Goupil », paru peu avant l’hiver 2010 et réalisé
avec son ami Tanguy Dumortier, a connu un grand succès.
L’Aquascope Virelles l’accueillera en
septembre et octobre 2012.
Plumes
naturalistes...

Une minute 59 de bonheur…
Virelles, 25 octobre. Un
généreux soleil d’automne a distribué aux arbres l’ocre, le
grenat, le cuivre, l’acajou et le safran. Même les plus
récalcitrants ne vont pas tarder à laisser filer le vert, qui
pendant de longs mois, les a habillés. Puis viendra bientôt le
temps pour tous de se dénuder complètement. A raison, seul le
lierre ne semble guère s’en soucier !
Cet après-midi, malgré la pluie, la bruine et la grisaille,
l’étang arrive à nouveau à me surprendre et me séduire par un
charme tout particulier. D’où ce retour à l’apaisement peut-il
bien soudain me venir ? Serait-ce, parce qu’en s’éclipsant, le
soleil a subitement emporté avec lui toute la puissance du vent
? Un ciel gris, émaillé de plomb, laisse filtrer une lumière
pourtant intense, assez idéale pour l’observation. Finis les
contre-jours et les rayons rasants qui volent aux oiseaux leurs
couleurs et ne nous laissent que leurs silhouettes !
Vingt-six grandes aigrettes illuminent les contours de la grande
roselière alors que le temps se laisse à nouveau aller à la
bruine puis à une pluie soutenue. Qu’importe… les oiseaux
poursuivent leurs activités comme si de rien n’était… ce ne sont
en effet pas quelques gouttes de plus qui vont bouleverser le
programme d’un après-midi passé à patauger dans l’eau !
Dans le sous-bois, les mésanges à longue queue se poursuivent en
rondes bruyantes alors que le rougegorge alarme avec la
régularité d’un criquet de Saint Nicolas, petit trésor de métal
blanc, souvenir lointain de mon enfance. Mais ne voilà-t-il pas
qu’il se met à chanter… à vibrer avec cette infinie pureté qui
déclenche en moi tant d’émotion… Il en faudrait bien plus pour
l’arrêter !
Les grandes aigrettes perdent peu à peu leur reflet, troublé par
les gouttelettes qui s’écrasent à la surface de l’eau. La
musique de la pluie rythme à présent le ballet des bécassines
des marais qui frétillent sans cesse et tapotent la vase de la
pointe du bec et du pied. Inlassablement, elles fouillent et
picorent, n’hésitant pas à s’éloigner de l’intimité de la
roselière pour rejoindre des zones d’eau peu profondes. Sur le
dos et la tête, elles arborent de jolies notes mordorées. Un peu
plus en lisière, une jeune poule d’eau accompagne tous ses
déplacements de mouvements saccadés de la tête. Pendant ce
temps, le râle d’eau, lui, ne joue guère les aventuriers. Une
recherche attentive et un bienveillant hasard me permettent
toutefois de le surprendre. Il est vrai qu’il préfère louvoyer
nerveusement entre les touffes de roseaux et qu’il pousse
rarement l’audace à se montrer en zone dégagée.
Au pied du grand observatoire, les sarcelles d’hiver sont
quelques dizaines à sonder l’eau sans relâche en y trempant à
peine plus que le bec et le coin de l’œil. A ces faibles
profondeurs, pour barboter, inutile de s’immerger à demi dans
l’eau ! Un peu plus loin, fuligules milouins et morillons se
comptent par centaines et adoptent parmi leurs rangs un tadorne
de Belon dont le séjour joue les prolongations.
Bien que la pluie s’intensifie, les canards souchets, à la mue
encore imparfaite, poursuivent leur toilette sans se laisser
perturber. Les grandes aigrettes se coiffent délicatement et
lissent leurs plumes de la pointe du bec alors, que pour les
sarcelles d’hiver, l’heure est définitivement au repas. Les
hérons cendrés, eux, hésitent encore timidement entre la pêche
et l’inactivité. Chez les fuligules milouins, on semble avoir
voté de concert pour la sieste alors que, perchés sur des
piquets, les grands cormorans attendent stoïquement que les
averses se calment. Sous la pluie aussi, chacun fait ce qui lui
plait !
En un rien de temps, les grandes aigrettes et les hérons
cendrés, que mon arrivée avait fait reculer, se rapprochent de
plus en plus des berges. Cela fait bien longtemps que je n’en ai
pas vu autant dans une telle proximité ! Je repère au loin, en
pleine séance de barbotage, quelques ventres blancs dotés d’une
queue un rien allongée. Même à moitié immergés, ces canards
pilets ne peuvent pourtant me tromper. Puis je surprends une
étrange conversation entre trois fuligules morillons qui donnent
des coups de bec vers le ciel de manière synchronisée et
décidée. Je les guette du coin de l’œil et après de longs
conciliabules, je ne suis pas surprise de les voir tous trois
s’envoler. Pendant ce temps, les sarcelles d’hiver, elles aussi,
se sont rapprochées…
Il me faut pourtant me résoudre à affronter la pluie, après
avoir quitté mon poste d’observation avec la plus grande
discrétion. Mouettes et goélands tournoient maintenant en un
vrai carrousel au-dessous de l’étang. Avec délice, je constate
une fois de plus, qu’il suffit parfois de tous petits riens pour
que s’ouvre, même sous la pluie, une merveilleuse parenthèse
d’une minute 59 de bonheur…
Anne
Plumes
naturalistes...

Un
pèlerin a rejoint la vallée…
Vendredi 29 juillet. Alors
qu’en ce jour d’été elle devrait rayonner, la Vallée de la Meuse
s’éveille, au petit matin, dans la grisaille d’une fine bruine.
A deux pas du fleuve, depuis plus de 800 ans, les bâtiments de
l’Abbaye Notre-Dame de Leffe veillent avec bienveillance aux
portes de la ville de Dinant. A 9h15, entre deux offices, Père
Augustin vient nous accueillir, moi et le « gamin », comme ils
l’appellent ici, avec une pointe d’affection qui les entraîne
subitement vers le passé.
Ce gamin, natif des Fonds de Leffe, c’est bien plus tard que je
l’ai rencontré, lors de sa première exposition à Virelles en
2004. Pendant des années, nous avons conversé autour de quelques
vouvoiements accompagnés de respectueux « Monsieur Buzin, Madame
Sansdrap » puis un beau jour d’été, une balade en canoë entre
artistes a balayé ce gentil cérémonial, laissant place à bien
plus de simplicité.
Des couloirs et pièces de l’Abbaye se dégage une atmosphère
chaleureuse parmi boiseries, vieux meubles, planchers de bois,
tableaux, jolis pavements noirs et blancs et décorations
anciennes. Pourquoi les Prémontrés devraient-ils s’enfermer dans
une absolue austérité ?
Les bâtiments de brique s’articulent autour d’une cour
rectangulaire agrémentée d’une pièce d’eau, où brille l’éclat
d’un énorme nénuphar cuivré, chef-d’œuvre de la dinanderie
locale. Sur les façades, la brique laisse la part belle à des
lits de pierres de taille et au style Renaissance des fenêtres à
croisillons. Les jardins de la Cour d’honneur hésitent
subtilement entre la rigueur des buis taillés et des rosiers et
la spontanéité des fleurs sauvages. De part sa régularité, le
carillon rythme depuis bien longtemps la vie du quartier.
Nous sommes rapidement rejoints par Père Bruno, père abbé de
Leffe. Cette rencontre, nous la préparons depuis le printemps
dernier… Elle nous replonge en 1958, quand le peintre animalier
André Buzin, gamin âgé de 12 ans, passa quelques semaines au
sein de la communauté alors que sa maman était malade. C’est
cette même année que Père Bruno débuta à 20 ans son chemin à
l’Abbaye de Leffe et il se souvient fort bien de ce garçonnet
qui prenait ses repas avec eux et sur lequel le Père Mathieu
veillait avec attention.
Père Bruno évoque avec humour et bonhommie tout ceux qui ont été
l’âme de l’Abbaye ces dernières dizaines d’années, avec pour
chacun d’eux, l’imitation d’une attitude, d’un accent, d’une
mimique ou d’un toussotement bruyant. Père Augustin, lui, a
rejoint la communauté il y a près de 30 ans. Puis vient le tour
des voisins tout proches des Fonds de Leffe, artisans et
commerçants qu’ils ont tous trois bien connus. Actuellement, le
quartier est encadré de bon nombre de cabinets de psychiatres et
psychologues… voilà qui doit sans doute contribuer à leur
bien-être, nous confie Père Augustin avec une pointe de malice.
André
découvre avec étonnement que les archives de l’Abbaye ont
conservé depuis toutes ces années quelques dessins dont il n’a
pas le souvenir et qu’il avait réalisés à la pointe Bic pour le
Père Mathieu. C’est que depuis ce temps-là, il en a parcouru du
chemin ! Après avoir travaillé dans le secteur de l’édition de
magazines hebdomadaires, il s’est consacré à l’illustration de «
beaux livres ». Puis se sont ouvertes les portes de la Poste et
du monde de la philatélie, tout d’abord en Afrique puis en
Belgique. A présent, la célèbre série « des oiseaux » a déjà
fêté ses vingt ans.
Inévitablement, nous en venons à évoquer la nature, celle qui
inspire André depuis toujours, celle où les pères Bruno et
Augustin ressentent apaisement et sérénité, comme lors d’une
promenade récente effectuée au Lac de Bambois, dont ils se
souviennent avec ravissement. Il y a aussi les plantes sauvages
soigneusement récoltées pour les tisanes, origan et
reine-des-prés, mais également les grands voyages… la pureté des
grands espaces du Danemark… les gigantesques barrages de castors
au Canada. Puis, bien plus près de chez eux, les énormes
troupeaux de bernaches qui envahissent les berges de la Meuse.
Père Bruno les verrait bien, avec tout de même un soupçon de
questionnement et de remords, mijoter à l’étouffée dans une
énorme casserolée. Plus sympathiques leur semblent les jeunes
merles et bergeronnettes grises qui arpentent les pelouses de la
cour intérieure. Dans les combles, ce sont les rigodons bruyants
des fouines qui troublent parfois le sommeil de quelques membres
de la petite communauté. Il y a également la rencontre nocturne
de Père Augustin avec deux hiboux grands-ducs posés sur une
petite route de la vallée. La taille de ces oiseaux l’a
fortement impressionné.
Aujourd’hui, c’est un autre rapace qui est à l’honneur et à
l’origine de notre venue. Un oiseau qui fait son retour sur les
falaises artificielles que l’homme a créées, qu’il s’agisse de
tours de refroidissement, d’ascenseurs à bateaux ou plus
majestueusement de beffrois ou de cathédrales. Une espèce qui
s’est aussi réinstallée en milieu naturel, que ce soit à Freyr
ou à Marche-les-Dames sur les rochers mosans ou dans les
carrières de la vallée du Viroin. Le faucon pèlerin !!!
Celui que nous leur apportons ce matin est toujours bien emballé
dans son papier aux couleurs de la chance, orné de trèfles à
quatre feuilles et de « bêtes à Bon Dieu », comme le fait
remarquer Père Bruno. Ce tableau représentant un faucon pèlerin
devant les rochers de Freyr a été commandé à l’artiste en 2005
pour célébrer le retour de cette espèce après trente années
d’absence. En 2010, il a ensuite été offert à Virelles Nature
par un de ses sponsors afin d’être mis en vente au profit de
projets en matière d’énergie renouvelable.
L’étang s’apprête en effet à faire un gigantesque bond dans le
passé, retrouvant soudain sa vocation de réserve d’eau et de
grand pourvoyeur d’énergie. Cependant, oublions les roues à
aubes en bois, les soufflets et les marteaux de l’ancienne forge
qui ont rythmé la vie du plan d’eau pendant des siècles. Place à
une turbine ultramoderne qui, aidée de quelques panneaux
photovoltaïques en roofing d’une nouvelle génération, nous
fournira les trois-quarts de notre consommation en électricité.
Sensible
à nos projets, l’Abbaye Notre-Dame de Leffe a décidé de nous
apporter son aide en se portant acquéreur du tableau. Ce message
de soutien arrivé le jour de la Chandeleur, matin de mon
anniversaire, je me rappelle l’avoir reçu tel un véritable
cadeau. « C’est fantastique, je suis vraiment très heureux » me
confiait André avec enthousiasme à cette occasion. Aujourd’hui,
ce n’est donc pas sans émotion que nous confions le tableau à
Père Bruno et Père Augustin.
Le papier d’emballage laisse enfin apparaître la toile. Les
regards s’illuminent sous l’émerveillement. Finesse du plumage
de l’oiseau et vivacité de son regard… Détails des rochers de
Freyr d’où se dégagent les contours d’une tête de lion… Nuances
subtiles de la forêt environnante… Signature de l’artiste qui
fuit avec légèreté vers l’infini et dont une étoile vient
ponctuer le « i »…
Pour le faucon pèlerin débute aujourd’hui une seconde vie
tournée vers l’éternité… Ensemble, l’oiseau et le « gamin » ont
ainsi rejoint, pour longtemps, la vallée qui les a vus naître…
Anne
Plumes
naturalistes...

Les travaux d’Hercule…
Ce n’est pas si souvent, qu’à Virelles, l’étang se fait miroir
d’argent. De bon matin, je le trouve pourtant presque toujours
assoupi mais il se réveille régulièrement au rythme d’un vent
montant. En cet après-midi de mi-juin, un ciel plombé laisse
filtrer le soleil sur le plan d’eau, qui manifestement n’a pas
décidé de se laisser aller à la sieste… Qu’à cela ne tienne… je
pars tout de même taquiner les vagues en canoë.
Le niveau d’eau est une cinquantaine de centimètres plus bas que
la normale, l’étang a bien soif avec la sécheresse de ce
printemps. Près de l’embarcadère, des vasières se sont dégagées,
faisant le bonheur de quelques bergeronnettes grises mais aussi
d’une grive litorne qui inspecte les algues échouées. Mon départ
provoque l’envol et les rouspétances de quelques dizaines de
canards plongeurs, fuligules morillons et milouins. Un groupe de
hérons cendrés, à l’affût au pied de l’île, préfère lui attendre
la dernière minute avant de prendre la fuite. Les quelques
dizaines de cygnes tuberculés, pas plus que les deux sternes
pierregarins posées sur des piquets, ne se laissent intimider
pour si peu. Il faut dire que ces dernières ont d’autres chats à
fouetter, avec ces grands cormorans qui prennent sans cesse
possession de la plateforme où elles tentent de nicher.
Au milieu de l’étang, je prends plaisir à ne plus pagayer et à
me laisser pivoter et chahuter par le vent pour saisir les
bavardages des oiseaux, qui me viennent des deux rives opposées.
Pinson et familles de mésanges sur la frange boisée que je viens
de quitter… Fauvette à tête noire, pouillots fitis et véloce au
nord dans la forêt, là où je vais… Ensuite un seul mot d’ordre :
« Souquez ! ». Je poursuis la traversée, canards colverts et
chevaliers gambettes quittent les plages sans tarder. Sur l’eau,
l’époque est aux nichées de cygnes, colverts et foulques. Pour
les plongeurs, canards et grèbes, il faudra sans doute encore un
rien patienter.
Près de l’ancienne canardière, les grenouilles vertes entament
leur concert de bienvenue alors que le milan noir surveille
attentivement l’entrée du Ry Nicolas, posé sur une branche morte
à quelques mètres au dessus de l’eau. Après tant d’essais
infructueux, voici enfin que cette espèce mène à bien une
nichée, installée à 8-9 mètres dans un gros chêne, à une
vingtaine de mètres de la berge. Il faudra attendre juillet et
l’envol des jeunes pour en connaître le nombre exact. Près de
l’estuaire du ruisseau, deux faucons hobereaux donnent l’alerte,
volent au ras de l’eau puis reprennent de la hauteur en
multipliant les acrobaties. Ils adorent cet endroit riche en
libellules mais ne dédaignent pas poursuivre les hirondelles
quand un petit coup de froid et de mauvais temps les rassemble
sur l’étang.
De quelques coups appuyés de pagaie, je franchis un banc de vase
où il n’y a plus que cinq ou six centimètres d’eau et rejoins le
ruisseau sans trop de difficultés. Je laisse derrière moi la
rousserolle effarvatte, qui chante à tue-tête dans les franges
de roseaux, pour parcourir la « terre à litière », ce marais
encadré de près par les saules puis par les chênes de la forêt
de Fagne. C’est là que les fermiers venaient jadis faucher la
baldingère, grande graminée qui servait de paille dans les
étables. Y poussent aussi joncs, laîches et salicaires, dont les
épis pourpres apportent une note de gaieté. Les rubaniers, très
appréciés par Sieur Castor, semblent en avoir fait les frais.
Contrairement à l’été dernier, je n’en aperçois plus en lisière
du marais.
Sur les petites vasières, des demoiselles se sont regroupées par
dizaines pour pondre. Par l’extrémité de son abdomen, chaque
mâle bleu turquoise maintient sa compagne verdâtre par le thorax
et l’assiste ainsi dans sa tâche, en la maintenant au-dessus de
l’eau pendant qu’elle y dépose ses œufs. J’aperçois aussi à cet
endroit les premiers couloirs creusés par le castor dans le
marais pour accéder aux saules et traîner ensuite les branches
coupées vers l’eau. Il faut dire que l’animal, un rien ventru,
est peu mobile sur la terre ferme. Voilà ce qui lui en coûte
d’être le deuxième plus lourd rongeur au monde et de posséder
des pattes arrière palmées, presque aussi grandes qu’une main
d’homme. Mi-mammifère, mi-canard, la bête était même autrefois
assimilée au poisson par les moines, qui n’hésitaient pas à en
consommer la chair durant les jours maigres. De part et d’autre
du ruisseau, je repère d’autres traces, buissons écorcés et
prêles grignotées à quelques centimètres au-dessus de l’eau.
Un martin-pêcheur prend la fuite en remontant le cours de plus
en plus étroit du Ry Nicolas. Un couple de poules d’eau s’est
installé à cet endroit et leurs poussins, pourtant si petits,
n’hésitent pas à déjà quitter le nid. Soudain, interrompant
quelques rêveries, j’aperçois brièvement à l’avant du bateau une
silhouette aux poils auburn, qui nage en surface avant de
disparaître d’un rapide plongeon. Même si je n’en suis pas tout
à fait certaine, je me plais à croire qu’il s’agissait du
castor. Il faut bien dire que je ne suis plus très loin de sa
hutte…
Un arbre couché me barre le chemin et m’oblige à accoster. Sur
les berges, ortie, benoîte et gaillet gratteron témoignent de
l’enrichissement du sol à chaque crue. Elles n’empêchent
pourtant pas la reine-des-prés d’y trouver bonne place, pour le
plus grand bonheur de notre ami le bièvre. Une de ses gâteries
préférées ! Il raffole en effet de cette plante riche en acide
salicylique, qui fleure bon l’armoire à pharmacie quand on en
froisse les tiges rougeâtres.
Après quelques mètres, je découvre un des premiers travaux
d’Hercule réalisés par le castor à Virelles au début du
troisième millénaire. Il y a taillé en sablier un délicieux
peuplier au bois tendre et odorant, qui s’est ensuite laissé
culbuter par le vent. Une véritable aubaine ! J’imagine sans
peine notre gourmand chiffonner les feuilles de ses mains
habiles puis les enrouler comme de petites crêpes avant de les
déguster. L’arbre ne s’est pas laissé abattre pour autant, il a
fièrement rejeté vers le ciel malgré une nouvelle large entaille
en « gueule de requin » faite par le bièvre, d’un seul côté. Un
travail effectué durant plusieurs nuits, tout en s’interrompant
de temps à autre pour surveiller les alentours. Il faut dire que
notre rongeur au boulot n’est pas ce qu’il y a de plus discret !
Après plus de dix années, ce peuplier est toujours bien vivant
et a pris l’étonnante allure d’une gigantesque « botte de sept
lieues », rien de surprenant en cet endroit si particulier. En
bordure de cours d’eau, les arbres rongés, qui rejettent sans
cesse, contribuent par leurs racines à stabiliser les berges. Un
bon architecte des voies hydrauliques que ce castor-là !
Durant la balade, le marais s’ouvre et se referme constamment.
Je rencontre la valériane en fleurs, la stellaire holostée, un
groseillier sauvage qui m’offre ses fruits, un autre peuplier
couché en travers du chemin sur lequel je compte sept
gigantesques rejets… et pour échapper à la caresse des orties,
je progresse bras levés dans cette véritable jungle, avec pour
encouragements, les ricanements du pic épeiche. Qu’il se
rassure, j’en ris tout autant !
Un arbre couché en travers du Ry Nicolas me permet de le
traverser à pied sec et de poursuivre la balade sur la rive
opposée. Je retrouve avec plaisir ce véritable mikado que le
castor a créé à la fin de cet hiver dans une cépée de charme.
Sans doute son deuxième plus bel ouvrage réalisé sur le site,
avec une quantité impressionnante de copeaux à ses pieds. Dans
ce bois réputé dur, on ne peut qu’être admiratif ! Je me
souviens de la découverte de cette réalisation toute fraîche,
fin mars de cette année. En l’absence de toute végétation
herbacée, l’œuvre semblait encore plus spectaculaire car les
rejets taillés sont tous restés encroués dans les arbres
voisins. En y coupant à nouveau à leurs pieds quelques
bûchettes, le castor a essayé de les faire tomber mais ils sont
bel et bien restés accrochés. Ne nous inquiétons pas pour lui
car il en aura profité pour ramener quelques-uns de ces petits
tronçons dans sa hutte, afin de pouvoir en faire sur place une
litière bien sèche de lanières de « paille de bois ». Depuis la
cépée attaquée, un chemin d’accès au ruisseau est effectivement
bien marqué. Il n’est pas le seul mammifère à passer par là car
les pieds des arbres, couverts de boue, accueillent des «
housures » de sanglier.
Je poursuis en traversant cette végétation inextricable composée
de bardane, de houblon, de berce, d’aulnes, de buissons de saule
et d’épineux. Les plantes se développent en envahissant tous les
étages, formant un véritable dédale, où se camouflent de grosses
branches au sol, dans lesquelles il ne faut pas se prendre les
pieds. Les grenouilles fuient au fur et à mesure de mon avancée
et le paysage s’ouvre à nouveau, laissant s’écouler le babil
presque incessant de la fauvette des jardins. Mes pas font
craquer une branche et un claquement sec à la surface de l’eau
suit immédiatement. En guise d’avertissement, le castor vient
sans doute de donner un coup de queue avant de plonger, les
éclaboussures et remous camouflant sa fuite.
Je viens en effet d’arriver au pied de sa hutte, bien rechargée
de branchages durant l’hiver dernier. Au départ, son terrier a
été creusé en dessous d’un gros arbre, avec comme il se doit une
entrée en oblique sous l’eau, pour des raisons de sécurité. La
chambre, au plafond armé de racines, mais percé d’une cheminée
d’aération, évite ainsi les risques rapides d’effondrement. Le
dessus du terrier a ensuite été renforcé par une accumulation de
branchages et la création d’une hutte, dont les interstices sont
colmatés avec de la boue transportée par l’animal, en calant le
pesant chargement entre son menton et ses mains. Le creusement
régulier et le passage répété autour de sa demeure ont fini par
l’entourer progressivement d’un canal rempli d’eau, avec un
chemin d’accès direct vers le marais. A cette saison, la hutte
recouverte d’orties et de balsamines se fait discrète sous la
végétation.
Non loin de là, parmi les buissons et hautes herbes, deux ou
trois rousserolles verderolles enchaînent près de moi
imitations, roulements et grincements. Des petites espiègleries
sans cesse variées que je pourrais écouter pendant des heures
sans me lasser, me demandant à tout instant quelle sera la
prochaine note distillée ! Je me retrouve au cœur de la partie
la plus vaste de la « terre à litière », où quelques iris des
marais fleurissent parmi les baldingères et où les lysimaques ne
tarderont pas à prendre le relais. Quelques buissons de saule au
dos rond portent des traces de coupe en « bec de flûte ». Cet
hiver, le castor les a cisaillés de quelques coups de dents
seulement puis les a emportés vers son logis tout proche. Il lui
arrive aussi de stocker des branches dans le fond de l’eau,
constituant ainsi un garde-manger accessible même en cas de gel
important du ruisseau.
Sur le chemin du retour, je rencontre à nouveau les grandes
feuilles du houblon, dont les tiges s’enroulent généreusement
autour des arbres et me plongent dans les aventures de « Jack et
le haricot magique ». Un véritable lieu de rendez-vous galants
pour des duos de coccinelles qui s’y accouplent frénétiquement,
les mâles, plus petits et moins colorés que les femelles,
multipliant les déhanchements… Le grimpereau des jardins, plutôt
impressionné, chante alors bien timidement…
Après une nouvelle traversée du Ry Nicolas, je retrouve avec
plaisir le marais ouvert et lumineux à baldingère, puis je
reprends le canoë et louvoie lentement dans le ruisseau entre
les saules couchés. Je passe au pied de la hutte et de ses
douves et me laisse surprendre par l’apparition d’un mammifère
qui nage à quelques mètres de l’embarcation avant de plonger.
Après un bref serrement de cœur, je dois me rendre à l’évidence
: il s’agit bien cette fois d’un rat musqué, dont la queue
effilée aperçue à travers l’eau ne laisse aucun doute planer.
Serait-ce déjà lui que j’ai rencontré à mon arrivée ?
Partout, les gerris patinent à la surface de l’eau. Je pagaie
délicatement… Dans cet environnement si sauvage, on pourrait se
croire à mille lieues de chez nous. Le ruisseau s’élargit et je
fais mes adieux aux rousserolles verderolles. Un peu partout,
les demoiselles volent en tandem et les libellules déprimées
déposent leurs œufs délicatement, en effleurant, par à coups, de
leur abdomen, la surface de l’eau. Je découvre, bien à l’abri en
dessous d’un buisson de saule, la première nichée de grèbes
castagneux de l’année. Puis, la forêt de Fagne laisse s’échapper
le chant du loriot et j’aperçois au loin le milan noir, proie
dans le bec, qui revient du ravitaillement. Il cercle
longuement, pour éviter de me montrer précisément où se trouve
sa nichée. Mon regard se pose partout car il y a tant à
observer… De ce lieu magique, si riche et dépaysant, je retiens
la calme, la douceur, la plénitude et l’apaisement…
Je laisse glisser le canoë au ralenti… et j’ose à peine le
croire mais cette fois, j’en suis sûre, c’est bien lui ! Comme
par magie, le castor sort du marais sous mes yeux et s’engage
sur une petite plage de vase avant de rejoindre l’eau. Bien
coincé en travers de sa bouche, il transporte un gros bouquet de
feuilles de baldingère. Comme moi, il descend le ruisseau et je
peux un instant suivre cette touffe de végétaux qui se balade au
fil de l’eau. Un large méandre lui permet malheureusement de
tirer sa révérence en toute discrétion. La voici donc pour de
vrai cette rencontre tant espérée avec l’ami Hercule !
Avant d’entamer la grande traversée de l’étang, je me retourne
un bref instant pour faire mes adieux au marais et croise du
regard le vol de deux cigognes noires. Alors je me dis qu’à la
place du castor, sans hésitation aucune, j’aurais aussi choisi
cet endroit merveilleux pour y installer mon habitation !
Anne
15 juin 2011
Plumes
naturalistes...

Un Américain… à Virelles !
Sous un soleil qui ne faiblit pas, avril et mai 2011 distillent
au compte-goutte leurs visiteurs d’un jour ou d’un instant. Une
saison où l’on ne peut s’empêcher de se tenir aux aguets et de
rechercher des nouveautés. Il faut avoir l’œil en toutes
circonstances, être partout et nulle part à la fois en laissant
vaquer son intuition et scruter attentivement îlots, coins de
ciel et surface de l’eau. C’est ainsi que début avril, en plein
tournage TV, m’appliquant à faire semblant de regarder aux
jumelles, je surprenais le vol lointain de quatre mouettes
pygmées aux dessous d’ailes sombres… L’art de ne pas gaspiller
son temps !
Quelques semaines plus tard, les surprises s’enchaînent. Des
guifettes noires papillonnent régulièrement au dessus de l’eau.
Une aigrette garzette fréquente l’étang quelques jours en
compagnie de ses grandes cousines. C’est là que l’on remercie
son œil avisé d’avoir repéré un « je ne sais quoi de différent »
dans le vol de cet oiseau malgré la distance. Puis il y a cette
habitude de rechercher l’intrus parmi les groupes, réflexe qui
finit par payer de temps à autres, comme la découverte de cette
mouette mélanocéphale parmi un groupe de rieuses. Une espèce
tellement peu fréquente à Virelles que je commence par douter.
Posée sur un piquet, difficile de la comparer avec d’autres
individus adultes et immatures qui en sont assez éloignés. Mais
une fois le groupe densément reformé à la surface de l’eau, pas
de risque de se tromper. Bec fort, bien rouge et tête à capuchon
très sombre descendant loin sur la nuque… Par contre un critère
infaillible m’a encore échappé. J’aurais dû immédiatement
remarquer la blancheur immaculée de la pointe de ses ailes. Zéro
pointé !
Sur l’« Ile aux lapins », c’est la foire aux limicoles. Alors
qu’une ou deux femelles de petit gravelot sont en train de
couver, un grand gravelot nous réserve une visite éclair. Il
croise la route d’un bécasseau variable quasiment nuptial, un
plumage dans lequel je l’ai rarement observé. Pour ce qui est du
balbuzard pêcheur, ne pas hésiter à croiser les doigts et
prononcer quelques incantations. Il n’a pas l’habitude de
s’attarder à cette époque de l’année.
N’oublions pas non plus de nous régaler des habitués,
rousserolles effarvattes babillant dans les marais et bruants
des roseaux plus avares de leurs notes espacées. J’écoute aussi
chaque jour le rougequeue à front blanc, dont je ne maîtrise le
chant que depuis peu seulement, et je remercie l’« hypolaïs de
la boîte aux lettres » d’accompagner chacune de mes expéditions
au courier. Enfin, il y a les facétieux comme je les aime, ces
as du vol en toute légèreté, qui, de temps en temps, nous jouent
un joli pied de nez. Je revois encore « nos » deux sternes
pierregarins, défiant les paparazzi, en s’accouplant au dessus
d’une de ces caméras qui saisissent et retransmettent des images
en direct… Pour vivre heureux, c’est bien connu, vivons cachés !
Mais venons-en enfin à notre Américain… L’histoire commence
pourtant avec un Français… stagiaire lève-tôt, passionné et donc
à l’affût dès le petit matin. Ce mercredi 11 mai, précédant
comme il se doit un vendredi 13 - serait-ce un signe ? - Lucas
pense avoir vu un bécasseau falcinelle sur l’« Ile aux lapins »…
une valeur sûre que cet îlot ! Chez les falcinelles, je ne
connais que l’ibis, récemment observé sur le Nil. Je tente ma
chance mais depuis notre nouvelle terrasse haut perchée,
l’oiseau ne se laisse pas trouver. Lucas revoit pourtant le
limicole en début d’après-midi et j’appelle Sébastien pour le
lui signaler. Un petit boulot à terminer puis il ira vérifier…
Un rien plus tard, le gaillard me revient au bureau car il n’a
pas pu m’appeler. Virée un jour par erreur de son répertoire
téléphonique, son GSM ne m’a depuis lors jamais réintégrée.
Sébastien me fait souvent marrer par son tempérament frondeur et
son naturel qui nous rattrape au galop. Une franche camaraderie
nous lie, à la limite entre vieux potes et vieux couple ! Un
rien essoufflé d’être revenu me chercher, il m’annonce la
possibilité d’un bécasseau à échasses. Je lui fais répéter au
moins deux fois le nom de la bestiole tout en plongeant dans mon
guide. Eh bien celui-là, au rayon des raretés américaines
possibles, je ne savais même pas qu’il existait !
Sébastien repart immédiatement sur les lieux et je le rejoins
armée de ma longue-vue et de mon appareil photo. Philippe et
Hugues ont déjà été prévenus. J’imagine l’un se morfondre au
boulot alors que l’autre, déjà en route, oublie quelque peu les
signaux routiers.
Vient ensuite une longue séance d’observation et de «
duo-suggestion ». Tu as vu comme il est haut perché et la
longueur de ses tibias ? Ah oui, qu’est-ce qu’il est élancé !
Impressionnant ce long cou fin une fois qu’il est redressé ! Et
mince de poitrine s’il vous plaît… De belle taille par rapport
aux morillons… Et gigantesque à côté du petit gravelot ! Et
cætera… Et cætera… Et cætera…
L’oiseau présente sur le dos un beau plumage écaillé, nettement
plus bigarré sur les côtés de la poitrine. Son bec noir semble
un rien trop court mais il est bel et bien courbé. Le grand
limicole picore nerveusement, ne tient pas en place et joue à
cache-cache à la pointe de l’île. J’en profite pour prévenir
Frédéric, qui même en plein cours particulier, ne peut
s’empêcher de m’écouter. Il entrecoupe mes descriptions confuses
de quelques « j’y crois pas mais c’est génial, une première
belge ! »… puis le côté pratique des choses lui revient… Comment
allons-nous gérer le monde qui va déferler ? Nous organiser pour
l’accès, les clefs, le droit d’entrée ? De son côté, il ne peut
se mettre en route avant 16 heures. Surtout, d’ici-là, éviter
d’effrayer l’oiseau et faire un maximum de photos, même «
pourries » par sécurité.
Nous
poursuivons l’observation et j’enchaîne les mauvais clichés
jusqu’à ce que des pas se fassent entendre sur les graviers.
Hugues nous fait la bise et se met à l’ouvrage sans tarder… D’un
air désolé, après avoir retourné la question en tous sens et
prudemment pesé ses mots, il nous annonce qu’il ne peut y voir…
avec la meilleure des volontés… qu’un combattant varié !
Stupéfaction dans les rangs ! Le cerveau nous joue parfois de
ces mauvais tours…
Adieu, bel Américain, observation 5 étoiles, première belge et
invasion annoncée ! Fausse alerte ! Vous pouvez annuler de suite
les autocars ! J’imagine en souriant tous les pincements de cœur
que nous venons de provoquer. Il fallait bien un jour que cela
nous arrive… mais comment aurions-nous pu imaginer, par ce beau
jour de mai, être désignés acteurs malgré nous de cette comédie…
non musicale !
Pour nous consoler, Monsieur Gershwin, de là-haut où vous
demeurez, auriez-vous l’amabilité pour nous de jouer ? Je vous
promets alors de danser !
Anne,
15 mai 2011
Plumes
naturalistes...

Petits bavardages entre amies…
Virelles. Par grand bleu et
extrême douceur d’un tout début février, une vieille dame, aux
cheveux jaune d’or couronnés de plumets d’argent, m’invite à la
rejoindre, à me laisser un instant bercer dans ses bras, à
m’asseoir et à l’écouter attentivement. A son âge, c’est en
siècles que se comptent les années… Elle a tant de choses à me
raconter mais aussi de secrets intimement partagés depuis vingt
ans déjà…
Elle me rappelle qu’elle était là bien avant l’étang, qu’elle a
vu naître il y a de cela 600 ans. Par la construction d’un petit
ouvrage, d’un minuscule barrage, le marais s’est fait réserve
d’eau, pour alimenter l’ancienne forge, mais la grande roselière
a résisté, lui offrant une ceinture de végétation aux couleurs
changeantes au fil des saisons, tantôt verte, quelques instants
coiffée de pourpre puis dorée à souhait par grands froids. Dans
son cœur résonne encore le tintement des faux habilement maniées
par les villageois, qui venaient y récolter le chaume l’hiver
durant. Il y a aussi les rires des enfants sur leur terrain de
jeu préféré…
Et
comment oublier les chants et les allées-venues de toutes ces
espèces d’oiseaux qu’elle a accueillis pendant si longtemps,
leur offrant sans compter le gîte et la garantie d’y trouver au
calme une table bien approvisionnée. De quoi satisfaire même le
moins conciliant des clients… Au sein de ce grand territoire, de
plus d’une quinzaine d’hectares, le butor étoilé ne se faisait
alors pas prier pour laisser s’échapper quelques mugissements
répétés. Friand de grenouilles vertes, celui que l’on surnomme «
bœuf des marais » pouvait se régaler en paix dans les zones
inondées, chenaux et trouées. Il ne manquait pas d’y croiser le
blongios nain, le plus petit héron parmi ses cousins, mais aussi
quelques rousserolles turdoïdes, fauvettes de grande taille,
toutes affairées à construire leur nid dans des roseaux bien
costauds, poussant les pieds dans l’eau.
Les amateurs de marais plus asséchés n’étaient pas pour autant
laissés pour compte. Zones de vieux roseaux morts pour la
locustelle luscinioïde, lisières avec buissons et orties pour
plaire au phragmite des joncs, grands espaces peu fréquentés
permettant au busard des roseaux de nicher… Alors que dire des «
faciles à vivre », des peu exigeants ? Un vrai paradis pour le
bruant des roseaux et la rousserolle effarvatte ! Quelques ares
seulement… Un simple rideau de roseaux au bord de l’eau… Ou même
une petite parcelle peu inondée, à litière abondante, parsemée
de quelques arbustes… Ces deux là ne font vraiment pas la fine
bouche ! Pendant quelques siècles, le cœur de la grande
roselière a ainsi battu au rythme de la biodiversité !
Les années se sont écoulées paisiblement jusqu’à ce que tuiles
et ardoises remplacent définitivement le roseau sur les toits du
village. La vieille dame ne reçoit alors plus de visite et est
laissée à l’abandon. Cette solitude ne lui vaut rien de bon !
Les tiges mortes de phragmites s’y accumulent, formant au sol,
années après années, une litière abondante qui tend à assécher
le marais. Une véritable aubaine pour les buissons de saule, qui
n’attendent que ce signal providentiel pour progresser ! La
roselière vieillit à vitesse accélérée. A chaque printemps, la
repousse des jeunes roseaux se fait un peu plus difficile.
Litière épaisse qu’il faut traverser… Manque de place et de
lumière parmi les tiges mortes restées fièrement au
garde-à-vous… Invasion par les arbrisseaux… Les phragmites
s’épuisent après tant d’efforts et se font de plus en plus
maigrichons. Comment pourraient-ils encore supporter le poids
des nids que les fauvettes aquatiques avaient l’habitude d’y
tisser ?
Du côté de l’étang, les nouveaux venus ne sont guère
bienveillants. Il n’y en a plus que pour le canotage, la voile,
la pêche et la baignade. La vieille dame se fait gênante,
inutile, encombrante. Les années 60 voient les agressions à son
encontre se multiplier : épandage d’herbicides dans l’eau,
bétonnage des berges, faucardage pour la faire reculer en
faisant pourrir ses rhizomes. La lutte est inégale, la roselière
affaiblie baisse les bras et régresse à grands pas. Où les
oiseaux pourraient-ils désormais trouver nourriture abondante et
tranquillité ? Heureusement viendront ensuite des jours bien
meilleurs… le temps des retrouvailles avec le savoir-faire
d’autrefois…
Aujourd’hui, couchée au soleil, en ce bel après-midi d’hiver, je
lui suis reconnaissante de m’avoir accueillie pour la première
fois il y a vingt ans mais surtout de ne m’avoir jamais laissée
repartir. Dans ses tiroirs, j’ai glissé quantité de souvenirs…
Je
me rappelle de la petite stagiaire que j’étais, qui sans
relâche, derrière son râteau, voulait montrer de quoi elle était
capable. J’entends encore les commentaires amusés des trois
animateurs de l’époque, Benoît, Marc, Yves, mais aussi leurs
fous rires pendant des courses poursuites où immanquablement
l’un ou l’autre finissait par s’enliser et se tremper. Il y a
les années où fin janvier rime avec gel prolongé et temps sec
mais aussi toutes celles, où malgré les bottes, les chaussettes
sont inévitablement mouillées. Il y a parfois les mauvais tours
joués par les inondations, qui emportent et déposent sur la rive
touristique d’énormes amas de roseaux fauchés, qu’il faut
ensuite évacuer. Il y a aussi les instants bénis des Dieux, où
le butor étoilé survole le chantier, comme pour s’assurer de la
qualité du travail effectué…
Il y a ceux qui, pour toujours, y ont laissé leur nom, comme ce
« Viking » qui, à la faux, avait retrouvé les gestes d’antan. Ce
petit coin de roselière, où il a travaillé, n’est pas prêt de
l’oublier. Il y a les grandes traversées pour rejoindre le
chantier par l’étang en assec, partiellement gelé. Un parcours
sans embûches dans le froid du petit matin mais qui laisse
quelques souvenirs englués de vase, dès qu’on y ajoute quelques
degrés à la mi-journée. Le « chantier roselière », enfin c’est
pour tous la tente canadienne ou le vieux chalet, où se
rassemblent quelques dizaines de bénévoles attirés par le fumet
de la traditionnelle soupe à l’oignon qui frémit au coin du feu.
Il y a aussi les moments forts, où la métamorphose est plus
profonde, la vieille dame acceptant que l’on y creuse quelques
rides, quelques chenaux, quelques sillons et mares. Un bon moyen
pour rompre l’isolement des coins les plus retirés et faire le
lien entre l’étang et quelques mares éloignées. Une manne
providentielle pour les oiseaux d’eau que ce garde-manger bien
approvisionné… et abrité ! Place alors aux gros engins chenillés
! Je me souviens, il y a plus de quinze ans, avoir délimité
l’emplacement de l’un de ces futurs chenaux, dans l’eau
jusqu’aux genoux puis jusqu’à la taille, noyée dans cette
immensité de végétaux bien plus hauts que moi. Un grand jeu de
cache-cache avec mon collègue Benoît, que je perdais dès qu’il
s’éloignait d’à peine quelques pas. Tout autour de nous, les
râles d’eau riaient… ou plutôt criaient !
Les
roseaux fauchés chaque hiver ne finissent pas toujours au feu,
tout ou presque a déjà été essayé. Finement broyés pour des
constructions terre paille, compressés en cibles de tir à l’arc
japonais, hachés pour de la pâte à papier ou plus classiquement
ficelés en bottes… Rémy, grand magicien du Carnaval, passe aussi
parfois par là, les transformant à son gré en Arche de Noé, en
chevaux tirant une citrouille… qui ne saurait tarder à devenir
carrosse. Les prochaines années verront certainement une récolte
plus mécanisée pour la fabrication de pellets…
Aujourd’hui si calme… alors qu’hier encore, la grande roselière
fourmillait d’activité. Parmi les habitués, Dominique, Emeline,
Catherine, Xavier, Sébastien, Cédric… Et puis de petites fourmis
qui, depuis quelques années déjà, prennent le relais… Erwann,
Gaël, Colin… malgré leur jeune âge, ils n’en sont pas à leur
premier chantier. La roselière qu’ils retrouvent a cette fois
payé un lourd tribut à l’hiver sous les assauts répétés de la
neige, qui s’y est accumulée. En pas mal d’endroits, les roseaux
morts sont définitivement couchés. Raison de plus pour se
retrousser les manches !
La traversée des chenaux sur une échelle en guise de passerelle
réserve son lot de surprises, d’enlisements et parfois de cris
dignes d’un râle d’eau mécontent. De quoi traumatiser un butor
pour au moins deux années ! Il est temps de se mettre à
l’ouvrage… Les débroussailleuses ronronnent au loin pendant que
les roseaux couchés crissent sous les coups de râteaux à foin.
Les plumets des tiges encore debout semblent se rirent de nous
en se balançant dans le grand vent. Qu’ils ne se réjouissent pas
trop, leurs heures sont à présent comptées…
Puis
c’est le grand embrasement. La fumée âcre s’élève en haute
colonne… ou s’abat sur les travailleurs, dont les yeux
commencent à piquer. Partout, ce ne sont qu’allers-retours,
fourchées, énormes brassées pour tout bien ramasser. Le feu des
enfants livre guerre à celui des grands et c’est bien loin de
leur brasier que nos trois petites fourmis vont chercher des
tiges mortes pour l’alimenter… avec la joie intense d’enfumer
leurs parents ! Puis, comme autrefois, les roseaux se font
cabane ou refuge de jeunes sangliers… Dans leurs petites mains,
les plumets réunis en bouquets deviennent flambeaux… Des jeux,
qu’en fin de journée, ils ont bien du mal à quitter. Mais un an,
après tout, c’est si vite passé !
Aujourd’hui si calme…
Après tant de souvenirs échangés, voici le moment venu de
prendre congé. Oui, je la remercie infiniment, cette vieille
amie, de m’avoir accueillie, de m’avoir gardée à ses côtés et de
partager chaque hiver ces instants tout simples de convivialité
et de grande complicité. Nous nous épierons du coin de l’œil,
veillant l’une sur l’autre avec obligeance tout au long de
l’année, pour ensuite mieux nous retrouver, une fois de plus,
dès les premières fortes gelées… pour quelques petits bavardages
entre amies…
Anne
Plumes
naturalistes...
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