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Plumes naturalistes ... Les archives de l'hiver 2008
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Magie des glaces …
Virelles,
janvier 2009. En dix-huit ans, l’étang ne m’a jamais
offert pareils instants. Ou peut-être n’ai-je jamais succombé au
charme de ses glaces ? J’y ai pourtant des souvenirs de neige et
de gel prolongé … mais les deux en même temps ? Et je n’en ai
jamais profité pour « marcher sur l’eau ».
Mercredi, par ciel couvert, je traverse le parc et ne regrette
pas d’avoir emporté mes jumelles pour suivre le ballet
étourdissant des petits passereaux. La cime des arbres est
animée par les fins cris des Roitelets huppés qui virevoltent de
branchette en branchette tandis que les Mésanges à longue queue
se déplacent en petites troupes bruyantes. Les Grimpereaux des
jardins inspectent minutieusement les troncs et une Sittelle
torchepot semble déjà avoir trouvé logis à son goût. Deux
Bouvreuils pivoines se laissent approcher au plus près. Les
oiseaux affairés ne s’occupent pas de ma présence … A la
mangeoire, tout près de mes fenêtres, le froid amène de
nouvelles espèces : Pic mar, Accenteur mouchet, Verdier et
Bruant des roseaux. Une femelle a en effet pris l’habitude de me
visiter chaque jour.
Mes
pas m’entraînent vers la roselière et le chenal qui s’y enfonce
jusqu’à la grande mare. Partout les Mésanges bleues traquent la
vermine en faisant éclater les tiges sous leurs coups de becs
répétés. Je me hasarde à faire quelques timides pas sur la glace
…
Le lendemain, le soleil est éclatant et fait cette fois briller
les cristaux de mille feux. La végétation est pétrifiée sous une
épaisse coque de givre qui, à l’ombre, ne disparaîtra pas. Même
promenade pour un coup d’œil tout différent … Je m’enhardis un
peu, prenant plaisir à poser mes pas de plus en plus loin sur
l’étang gelé pour rejoindre les îlots et découvrir leurs
merveilles, joncs, massettes, roseaux et salicaires aux contours
délicatement givrés.
La neige révèle le moindre déplacement des habitants des marais
mais je suis bien incapable de décrypter toutes les pages de ce
grand livre : pattes de Héron cendré et de Poule d’eau, piste du
chevreuil, petits bonds effectués par des Mustélidés, coussinets
du renard … Partout, des traces suivent la grande roselière
formant des routes qui s’entrecroisent et partent parfois
rejoindre le centre de l’étang.
Je m’éloigne aussi peu à peu en suivant les chenaux creusés dans
la grande roselière. J’hésite parfois, de peur de briser cette
harmonie par mes traces de pas. Tout est tellement beau …
Les
jours suivants, j’enchaîne les balades, repoussant les limites
toujours plus loin. Dimanche, j’emmène Gaël pour faire le tour
de l’étang. Mon petit bonhomme est tout heureux de vivre ces
instants magiques et de retrouver des endroits qu’il connaît
bien pour les avoir découverts en canoë lors des stages nature.
L’île aux lapins … La presqu’île du bout du monde … Le cocon de
méditation de l’île au castor … L’étang ne lui refuse rien. Il
enserre dans ses bras une touffe de roseaux deux fois plus haute
que lui et comme Franklin la tortue, se couche sur le dos dans
la neige en agitant jambes et bras pour y laisser des
silhouettes d’ange. Il écrit son prénom et dessine à l’aide de
sa baguette magique. Une rencontre intense qu’il n’est pas prêt
d’oublier !
L’ancienne canardière accueille notre pique-nique puis nous
rendons visite au Ry Nicolas, à ses marais et à la hutte du
castor. Une Grande Aigrette et un Cormoran survolent le site
mais ne s’y arrêtent pas. Par contre, une cinquantaine de
colverts font une longue halte sur la glace pour s’y reposer.
Nous tenons nos distances pour ne pas les déranger.
La
surface de l’étang offre des décors variés : neige, fleurs de
givre à la finesse d’une antenne duveteuse de papillon de nuit,
zones grisées où la glace s’est fissurée en laissant remonter
l’eau … Des grondements sourds se font entendre par moments mais
pas de danger, la couche est épaisse d’une vingtaine de
centimètres.
Lundi, en profiter une dernière fois ... L’envie est trop forte
… Je me laisse tenter par une promenade en patins à glace. Ça
fait vingt ans que je n’ai plus patiné et ici, impossible de se
tenir au bord. Les premières centaines de mètres sont raides et
maladroites, puis la progression se fait plus régulière, les
gestes oubliés reviennent vite. Balancement du corps et longues
glissades … L’espace d’un instant, j’ai retrouvé mes vingt ans …
Anne
Plumes
naturalistes...

Un joli cœur sur les flots …
Virelles, mercredi 11 février.
Dès 10 heures, le soleil me fait de l’œil. Qui aurait pu
imaginer si belle lumière après le déluge et les bourrasques de
la veille ? Depuis lundi, l’étang s’est bien libéré de ses
glaces et les oiseaux d’eau font leur retour. Un Goéland
argenté, un retardataire, quitte le plan d’eau bien après ses
congénères. Des klaxonnements plaintifs accompagnent le départ
d’un groupe de onze Bernaches du Canada, rapidement suivies par
quatre autres. Le Pinson des arbres et la Mésange charbonnière
chantent. Les cris de la Sittelle et du Pic épeiche animent les
arbres du parc. Je goûte pleinement ces premiers signes d’un
printemps tout proche … Pourtant, aujourd’hui, le vent est
piquant et j’apprécie d’autant plus la douce caresse du soleil
sur mes joues.
Un premier coup d’œil rapide à l’étang me fait découvrir
quelques-unes de ces petites choses que j’affectionne tout
particulièrement. Un couple de Garrots près de l’îlot, une
femelle en rive nord et deux mâles à l’est… Lundi, Sébastien en
a compté neuf. Je découvre par la même occasion un des nichoirs
placés à leur intention près de l’ancienne canardière. Il y a
tout juste deux semaines, j’ai eu la grande chance d’être témoin
d’un accouplement, fait assez rare paraît-il chez nous. Leur
parade avait pourtant été peu intense… Malheureusement, le
lendemain, le gel complet de l’étang provoquait leur départ
forcé.
Ce jour-là, je m’étais laissée emporter au fil du sentier
contemplatif, jusqu’au « bout du monde ». Le ciel affichait
grand bleu et l’ambiance était magique, la végétation étant
enrobée d’une pellicule de givre. En fin de matinée, le soleil
fragmentait la glace en une fine pluie de cristaux étincelants.
Au « bout du monde », leur impact sur l’eau jouait une délicate
musique cristalline… Quelques minutes de magie et le concert
prenait fin, le décor retrouvant son visage habituel.
Ce matin, je pense apercevoir au loin des Harles bièvres. Les
deux extrémités de l’étang attirent de grands groupes de
Fuligules milouins et morillons. Parmi eux, je repère quatre
Sarcelles d’hiver et trois Grèbes huppés. Les Foulques macroules
se comptent elles aussi sur les doigts d’une seule main. Huit
Canards chipeaux tentent une escapade parmi les flots mais le
vent les incite bien vite à trouver refuge sur les berges
abritées de l’île. Quatre Grands Cormorans y ont pris possession
d’un des « cocons de méditation » tandis que deux Grandes
Aigrettes jouent à cache-cache ou à chat perché entre saules et
roseaux. Par où commencer la balade aujourd’hui ?
Je me rapproche de l’île aux lapins et … juste le temps de poser
ma longue-vue… A nouveau un accouplement de Garrot, mâle et
femelle se tenant par le bec. Le mâle la quitte rapidement en
nageant poitrine soulevée et cou tendu à la verticale. Je m’en
souviens maintenant, j’avais observé ce même comportement il y a
deux semaines. Il s’envole ensuite vers la grande roselière en
faisant entendre le sifflement caractéristique de ses ailes. Il
revient vers elle à la nage pour une séance de pêche
synchronisée. Lui, vraiment trop beau au soleil, avec son œil
jaune, sa tête vert bouteille et ses flancs blancs délicatement
striés contrastant avec son dos noir.
Il la quitte soudain, effectue une large boucle en vol et se
pose non loin de là …à côté d’une autre femelle. Quelques
mouvements du cou et de la tête… Et à ma grande surprise, les
voici qui décollent tous les deux, vers le bout de l’étang …
Anne
Plumes
naturalistes...
La petite fille triste
Cette après-midi-là, j’accueille à Virelles 15 enfants avec
leurs moniteurs. Il s’agit d’enfants d’un milieu défavorisé et
je repère très vite parmi eux une petite fille triste : elle a
des cheveux blonds fatigués et des yeux qui, sans doute, ont
déjà beaucoup pleuré .
Je vais devoir laisser de côté mes discours d’intellectuel et
essayer d’émouvoir leur corps, mettre leur cinq sens en éveil.
J’ai dans ma besace quelques petites activités apprises sur les
ailes du vent. Dans une clairière ombragée je propose aux
enfants de choisir un arbre, d’aller lui dire bonjour, de
l’enlacer, de le caresser et s’ils le veulent de lui dire tout
bas un secret du cœur. La petite fille triste en choisit un qui
lui convient, ni trop gros ni trop mince, elle l’entoure
tendrement de ses bras et je vois ses lèvres qui disent des mots
mystérieux .
Un peu plus loin, j’explique le tri des déchets : PMC, verre,
cartons. J’ai les bras appuyés sur la grande poubelle en bois.
Et la petite fille triste, sans rien demander, entre dans ma
bulle : elle se glisse entre mes bras, mon ventre et le bois.
Son moniteur paraît un peu embarrassé : je le rassure d’un petit
signe.
La promenade continue et c’est sur un petit pont de bois que la
petite fille triste fait un pas de plus : elle vient glisser sa
main dans la mienne et puis d’un coup, elle dit ce qui brûle son
âme : « Tu sais Monsieur, mon papa il est parti parce qu’il
n’aime plus ma maman. Il a une camionnette pour venir me
chercher mais il n’a plus de sous pour mettre de l’essence
dedans ».Des larmes viennent mourir sur les berges de mes yeux
et mes entrailles sont retournées. Mais je ne peux pas m’occuper
de son chagrin, il y a les autres, la crainte aussi d’une
souffrance que je ne pourrais pas soulager.
Alors, tout le long de la rive qui nous ramène vers la sortie,
je laisse sa main se blottir dans la mienne et parfois je serre
un peu pour dire : « Je suis là » et ses petits doigts me
répondent : « Merci, ça me fait du bien » .
Jean-Pol
Plumes
naturalistes...
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